L'ombre d'un créateur

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Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 mai 2007

Mots clés : Hergé, Tintin, Livre, Culture, France (pays)

Hergé, le papa de Tintin, aurait 100 ans

Photo: Agence France-Presse

Le papa de Tintin naissait il y a tout juste cent ans, le 22 mai 1907. Devenu extraordinairement célèbre avec près d'un quart de milliard d'albums au compteur des ventes, le reporter aventurier sera bientôt porté à l'écran par Steven Spielberg. Le docteur ès tintinologie Benoît Peeters poursuit depuis trois décennies l'analyse de plus en plus fine de cette oeuvre universelle et de son créateur non moins complexe.

Combien de marches le perron de Moulinsart compte-t-il? À la parution de Coke en stock, une admiratrice pointilleuse a écrit à Hergé pour signaler la «douloureuse surprise d'une discontinuité accidentelle dans l'architecture du château», selon sa formule ampoulée. «En effet, alors que nous étions tous habitués à voir le perron de cette vieille demeure comporter neuf marches, à la troisième image de la page 14 de votre dernier album, le même perron n'en comporte plus que huit», s'offusque-t-elle, signalant au surplus que la neuvième marche fantomatique réapparaît plus tard dans les planches. Non mais tonnerre de tonnerre de Brest!

«Hergé a construit un monde que chacun peut habiter et décortiquer», commente Benoît Peeters quand on lui rappelle cette fascinante et obsessionnelle correspondance reproduite dans son livre Le Monde d'Hergé, récemment réédité par Casterman. «Une femme se passionne pour les détails architecturaux. Un enfant s'attache à Milou. Un adulte explore les ramifications politiques de la série. Moi-même, j'ai établi des liens entre les albums et la vie d'Hergé. La beauté et la richesse de l'oeuvre sont là.»

Benoît Peeters, né en 1956 à Paris, trône au sommet de la hiérarchie des tintinologues et des hergéographes. Il a biberonné son oeuvre dès le plus jeune âge, pondu une thèse sur Les Bijoux de la Castafiore (dirigée par Roland Barthes), approché le maître, qui lui a accordé sa toute dernière entrevue (le 15 décembre 1982) et publié plusieurs livres sur les multiples dimensions de cet univers coloré, dont la monumentale biographie Hergé, fils de Tintin (Flammarion).

Capitaine Hanks, je présume?

Le spécialiste hors pair, lui-même bédéiste, a passé la semaine au Québec. Il a prononcé des conférences et distribué les entrevues. Il rentre en Europe demain et sera donc là où il faut pour célébrer, mardi, le centième anniversaire de naissance de son sujet passionnel. «Les ayants droit d'Hergé n'ont rien prévu de spécial pour souligner le centième, c'est un peu dommage», a dit le sympathique érudit, rencontré hier matin à Montréal. «Mais l'événement est moins orienté vers le passé que vers l'avenir avec l'annonce récente de la production de nouveaux films qui vont permettre de faire découvrir l'oeuvre à de nouveaux publics.»

L'Américain Steven Spielberg et le Néo-Zélandais Peter Jackson ont en effet dévoilé il y a quelques jours leur projet commun d'adapter non pas une mais bien trois aventures de Tintin au cinéma. Avec un autre réalisateur, le duo de géants de l'écran va donner vie à Tournesol, aux Dupondt et à toute la compagnie avec des images de vrais acteurs synthétisées. Le Gollum de la trilogie du Seigneur des anneaux de Jackson avait subi le même procédé numérique. Cette fois-ci, le nom de Tom Hanks circule pour animer le capitaine Haddock et celui de Rupert Grint (le Ron roux des Harry Potter filmés) pour incarner son jeune compagnon à la houppe.

«Il n'y a pas eu de nouvel album depuis Tintin et les Picaros en 1976, il y a donc 30 ans, mais l'oeuvre reste très présente et étend constamment son rayonnement. La Chine traduit la série depuis cinq ans. Ce corpus a les caractéristiques d'un classique au sens noble. On peut le redécouvrir, le relire, y trouver sans cesse de nouvelles matières à réflexion.»

L'Himalaya des études plus ou moins savantes compte déjà plus de 250 titres. Le petit reporter a été disséqué, parfois jusqu'à l'absurde, par les adeptes de la Bible, de Heidegger ou de Lacan. La période précédant la naissance de Georges Remi, alias Hergé, et son enfance malheureuse ont évidemment été décortiquées. Jean-Marie Apostolides a même fait de Tintin l'incarnation d'un nouveau mythe, celui du «surenfant», unifiant la jeunesse et l'âge adulte.

«Je trouve cette thèse très riche, dit maintenant son collègue. Tintin n'a pas de famille. Il n'a pas d'âge. Il n'est pas engagé dans la sexualité. C'est un enfant, un adolescent et un adulte. C'est un peu un ange. Mais il n'est pas seul. Il y a tous ces personnages complexes autour de lui. Hergé disait, comme Flaubert de Mme Bovary: "Tintin, c'est moi." Et il ajoutait: "Haddock aussi, c'est moi, et les Dupondt", etc. Bref, comme les contes de fées, son oeuvre s'adresse à l'enfance en faisant appel à toutes les composantes du monde.»

Benoît Peeters puise lui-même à toutes les sources, savantes comme journalistiques, pour tracer un portrait à la ligne claire du bédéiste le plus célèbre au monde. Surtout, après la période plus hagiographique des dernières années de vie de Georges Remi, puis plus critique après sa mort, les interprétations semblent se repositionner dans une certaine neutralité, comme si la progression adoptait un parcours dialectique hégélien, avec thèse, antithèse et synthèse. «Hergé, de son vivant, a masqué beaucoup de choses. Il déployait une image de lui-même en ligne claire. Les parts d'ombre ont été révélées à la longue. Les polémiques ne meurent pas. Il y en aura d'autres. L'oeuvre demeure.»

18 albums de qualité

Le temps est aux réconciliations éthiques et esthétiques pour cet art dit mineur. Le Musée des beaux-arts de Montréal vient de présenter Il était une fois Walt Disney sur les sources iconologiques des dessins animés du maître américain. En même temps, Hergé était célébré au Centre Pompidou. L'expo Au Pérou avec Tintin se poursuit au Musée de la civilisation de Québec. «Je ne crois pas que tout se vaille», dit alors Benoît Peeters au sujet des hiérarchies opposant le high au low art. «Il y a du mauvais grand art et du bon petit art. Le cinéma, la bande dessinée, l'affiche, la photo, quand ils sont au plus haut, rejoignent ce qu'il y a de meilleur. En tout cas, si je devais faire un pari sur une grande oeuvre du XXe siècle, je n'hésiterais pas à miser sur celle d'Hergé.»

Le fin connaisseur en a aussi soupé des accusations simplistes à propos du racisme (pour Tintin au Congo) ou de l'antisémitisme (L'Étoile mystérieuse) d'Hergé. «Il y a dans son parcours quelques moments peu glorieux, mais rien d'horrible ou de honteux. J'ai entendu des comparaisons odieuses avec Céline ou Brasillach. Ça n'a aucun sens. Il a accompagné son milieu de jeunesse. Sa principale faute est d'avoir publié pendant la guerre dans un journal contrôlé par l'occupant. Hergé n'a d'ailleurs pas été traduit en justice. Ce n'est pas le moment, 60 ans après, de se transformer en juge. Hergé a assumé sa faute par une longue dépression. Je suis toujours surpris de ceux qui rouvrent le tribunal de l'histoire comme si eux-mêmes étaient innocents de tout face à tous les drames de notre propre époque.»

De même, pour lui, si certains albums s'avèrent plus faibles (les premiers et les deux derniers), ils conservent leur intérêt, soit dans la genèse de l'oeuvre, soit comme Polaroïd de l'esprit d'un temps, heureusement révolu. D'ailleurs, là encore, Hergé avouait ses fautes et les assumait pleinement. «Entre les deux extrémités, ça nous fait 18 albums de qualité sur 24, ce qui est quand même énorme. Ils forment un bloc romanesque. Les amateurs mélangent ceux de la série Astérix. Les Tintin sont très individualisés, peut-être parce que la famille de papier se construit au fur et à mesure de l'arrivée des personnages: le capitaine, le professeur, les policiers, etc.»

Surtout, cette oeuvre inépuisable de sens, «plus forte que nous», dit M. Peeters, Tintin et ses avatars Kuifje (néerlandais), Tainetaine (iranien) ou Ten-Ten (grec), peut s'incruster partout, dans l'imaginaire d'un jeune Asiatique comme dans la tête d'une Européenne passionnée d'architecture, capable de compter les marches d'un perron, case après case après case...

«L'auteur de bandes dessinées Sarnath Banerjee m'a raconté récemment que, plus jeune, il lisait Tintin en s'étonnant qu'un petit blond parle aussi bien le bengali. Pour lui, Tintin n'était pas Belge mais Indien. En Chine, j'ai observé la même passion et la même adéquation. Hergé a donc dépassé son inscription sociale, historique et géographique pour atteindre à l'universalité. Pourquoi? Comment? Je ne serais pas capable d'en donner une explication rationnelle, et c'est peut-être très bien comme ça... »


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Tintin et l'héritage colonial - par karim boujrada
Le samedi 19 mai 2007 10:00

maniac des tintins - par pierre fournier
Le samedi 19 mai 2007 05:00

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