60e Festival de Cannes - Christophe Honoré fait chanter Paris

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Odile Tremblay
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 mai 2007

Mots clés : Christophe Honoré, Festival de Cannes, Festival et fête, Cinéma, France (pays)

Toute l'équipe du film Les Chansons d'amour a gravi les marches du Palais du Festival de Cannes, hier: le cinéaste français Christophe Honoré, Clotilde Hesme, Grégoire Leprince-Ringuet, Louis Garrel, Ludivine Sagnier et Chiara Mastroianni.

Photo: Agence Reuters

Cannes -- La journée est chaude, le soleil radieux, les badauds de la France tout entière semblent s'être donné rendez-vous sur la Croisette encombrée et, dans les salles obscures, les acteurs se mettent tout à coup à chanter. Cannes semble s'amuser ferme...

Mais comme rien n'est jamais totalement idyllique, les rengaines cherchent désespérément une ligne mélodique dans Les Chansons d'amour, étrange comédie musicale moderne du Français Christophe Honoré, présentée hier en compétition.

Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, Louis Garrel, Clotilde Hesme et les autres entouraient le cinéaste au palais des Festivals pour répondre du film. On les sentait plus nerveux que lui. Un ange passait. Garrel fumait. Clotilde Hesme bafouillait. Dans l'attente des verdicts, Chiara se faisait toute petite.

Ce n'est pas que les acteurs chantent mal, remarquez, mais il manque décidément d'arias à se mettre sous la dent. On reste sur notre faim et le film surfe sur les émotions sans y plonger. Drôle d'ovni, audacieux et inégal, avec des idées, des références et l'envie de laisser s'exprimer en chansons une jeunesse parisienne contemporaine. On aime bien Christophe Honoré, à défaut d'avoir vibré très fort devant son film.

Aucune huée, ce qui est déjà beaucoup pour une oeuvre française -- la presse nationale peut se montrer implacable envers les siens --, mais quelques mines rageuses, une stupeur généralisée. Le film, au ton trop léger, même dans les scènes tragiques, ne s'en sortira pas indemne. Ce qui ne l'empêche pas de constituer, par son audace, un événement.

Christophe Honoré fait partie d'une avant-garde française qui explore plusieurs genres et les transforme à sa guise. On lui devait un excellent film très dur, Ma mère, adapté d'un récit autobiographique de Georges Bataille, et Dans Paris, sur un registre plus léger, où ça chantait déjà un peu.

La ville de Paris, avec des vues imprenables sur la Bastille et le quartier de Montparnasse, est de retour. Les chansons, composées pas Alex Beaupain, sont nombreuses: treize en tout, enregistrées en studio par les acteurs, qui devaient par la suite mimer les vocalises en jouant.

Des comédies musicales, la France n'en enfante pas des tas. En l'an de grâce 1964, sur cette même Croisette en folie, Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, mêlant amour, chansons, jeunesse et pluie, avait bien récolté la Palme d'or, puis l'eau a coulé sous les yachts de la baie cannoise...

Sous ces Parapluies, une certaine Catherine Deneuve avait dégoté le premier grand rôle de sa vie. Est-ce par hasard si, plus de 40 ans après, sa fille Chiara Mastroianni entonne à son tour sa petite rengaine dans Les Chansons d'amour? Si les premières images du film offrent une contre-plongée sur la ville? Si la jeune héroïne (Ludivine Sagnier) porte une petite robe sixties qui rappelle celle du personnage de Deneuve?

Christophe Honoré vous répond qu'il est un grand fan de Jacques Demy et que Les Chansons d'amour constitue un hommage avoué aux Parapluies de Cherbourg.

Autres temps, autres moeurs: ménage à trois et homosexualité sont de la fête. Le drame de la séparation se joue aussi cette fois-ci puisque le jeune héros (Louis Garrel) perd sa fiancée (Ludivine Sagnier), victime d'un arrêt cardiaque, et tente de reprendre pied au contact de la famille de la morte (Chiara Mastroianni incarne la soeur inconsolable) et à travers de nouvelles amours, masculines cette fois. «Les émotions dépassent le sexe des gens», affirme le cinéaste.

Christophe Honoré refuse de se considérer comme un héritier de la Nouvelle Vague, sauf par une même volonté d'accorder ses désirs à ses moyens financiers. «Mais on se retrouve dans une situation analogue à celle des réalisateurs des années 60. Un vrai retour de l'académisme au cinéma français, qu'on combat avec nos propres armes.»

Il revendique le privilège de travailler dans l'urgence, bouscule les calendriers. Entre la conception des Chansons d'amour et son lancement à Cannes, à peine six mois se sont écoulés. «Je récuse l'idée que la vertu cardinale du cinéma soit la patience. À nous, l'impatience!»

Chiara Mastroianni jure qu'elle n'a pas pensé aux Parapluies de Cherbourg ni à sa maman Deneuve quand Christophe Honoré lui a proposé de chanter dans son film. «Je crois que je n'ai pas eu le temps de penser, assure-t-elle. Le film s'est fait trop vite.»

Christophe Honoré affirme trouver plus facile de dire «je t'aime» avec des rengaines qu'avec des mots. Il a cherché des interprètes capables de pousser la note. Son acteur-fétiche Louis Garrel a dû chantonner sur le répondeur du cinéaste pour le convaincre de le prendre dans sa distribution, comme dans ses deux films précédents. Garrel, qui jouait nu dans Ma mère et dans Dreamers de Bertolucci, ne s'est jamais senti aussi vulnérable qu'à l'heure de chanter. «Ça réclame un tel abandon du corps... »

Peur de la réception critique? «C'est déjà énorme d'être à Cannes. De quoi j'irais me plaindre?, nous demande Christophe Honoré. Faire un film, c'est violent; travailler avec des acteurs, c'est violent aussi. Tout le cinéma constitue un acte de violence. On ne peut pas passer à côté de l'accueil du film, violent ou pas. Si on cherche une vie paisible, autant faire du jardinage... »


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