Portrait - L'industrie laitière cherche sa voie
Mots clés : OMC, Conseil de l'industrie laitière du Québec, Agriculture, Industrie, Québec (province)

Photo: Jacques Grenier
Le troisième et pire scénario considéré dans l'étude pourrait avoir des conséquences majeures: «On assistera probablement à la fin du système canadien de régulation du secteur laitier dans sa forme actuelle. Cela signifiera la fin des garanties d'approvisionnement aux usines de transformation et la modification radicale de l'environnement concurrentiel dans lequel elles évoluent. Les entreprises se retrouveront en concurrence entre elles pour l'approvisionnement en lait, et en concurrence avec les fabricants étrangers pour approvisionner les marchés. La pérennité des entreprises québécoises dépendra alors de leur capacité à obtenir suffisamment de matière première à un prix concurrentiel et à transformer cette matière première avec une efficacité suffisante pour leur permettre de soutenir la concurrence des produits étrangers sur le marché domestique. Il va sans dire que cette situation donnera lieu à une restructuration majeure du secteur de la transformation.»
Une industrie importante
Cette vision n'est pas du tout celle de la Fédération des producteurs de lait du Québec (FPLQ), qui a plutôt tendance à voir dans cette description une tentative pour convaincre les producteurs de vendre leur lait aux transformateurs à des prix plus bas pour augmenter les bénéfices des entreprises. Néanmoins, au-delà des intérêts spécifiques des uns et des autres, il n'en demeure pas moins que tout le monde se préoccupe de ce que réserve l'avenir à l'industrie laitière, laquelle a toujours été très importante au Québec. Elle le demeure encore, même si désormais le nombre d'agriculteurs qui se spécialisent dans d'autres types de production est en croissance. En 2005, on comptait 7422 producteurs laitiers et l'industrie laitière québécoise générait des revenus de 1,8 milliard à la ferme, soit 34 % des recettes monétaires de toute la production agricole, loin devant l'industrie du porc qui arrivait deuxième avec une part de 19 %. Le lait et la crème qui en est extraite font l'objet d'une consommation quotidienne, mais il y a aussi le lait dit de transformation qu'on utilise pour fabriquer de nombreux produits, tels que beurre, fromage, yogourt, crème glacée, etc.
Les transformateurs achètent environ 75 % du lait produit au Québec et déclarent des revenus qui dépassent quatre milliards. L'an dernier, les 90 membres du CILQ ont transformé 45 % de ce lait. Parmi ces membres, il y en a deux très importants, soit Saputo et Parmalat; loin derrière, il y a Danone, Nestlé, Kraft et une cinquantaine de petites fromageries, certaines anciennes comme celle de Perron, mais plusieurs qui ont émergé ces dernières années dans le courant d'un certain renouveau des produits du terroir. En dehors du CILQ, il y a surtout Agropur, la plus importante coopérative laitière au Canada. En fait, tout le marché canadien des produits laitiers est dominé par ces trois grands que sont Agropur, Saputo et Parmalat qui, ensemble, contrôlent 75 % du marché.
Trois scénarios
L'étude dont il est question présente des simulations de ce qu'il arriverait en considérant trois scénarios, à savoir le statu quo dans le commerce international, et deux autres portant une ouverture plus grande de la réglementation touchant la commercialisation des produits agricoles dans le monde. Or, même dans l'hypothèse d'un statu quo à l'Organisation mondiale du commerce, il y aurait péril en la demeure pour les produits laitiers canadiens sur le marché domestique et, bien sûr, pour les entreprises de transformation. L'étude a été effectuée par le Groupe AGECO, bien connu dans le monde agroalimentaire, qui effectue des travaux pour les gouvernements, les producteurs agricoles et les entreprises. L'étude a été effectuée pour le compte du CILQ et du Fonds de développement de la transformation alimentaire, qui a pour rôle de distribuer des subventions fédérales au secteur agroalimentaire québécois.
Pourquoi avoir commandé cette étude? M. Nadeau répond que le but est de préparer les membres du CILQ aux changements à venir -- pas vraiment les plus gros, qui ont leurs propres services de recherche, mais les plus petits et les moyens transformateurs. À court terme, précise le p.-d.g., le CILQ veut surtout parler avec la FPLQ du problème que pose à l'industrie l'entrée au Canada de produits d'imitation, particulièrement des succédanés de la mozzarella qu'on retrouve dans les pizzas. Les grandes chaînes de pizzerias représentent au Canada des ventes de mozzarella de deux milliards.
Relations tendues
Il semble cependant que M. Nadeau aura beaucoup de mal à convaincre la FPLQ. Depuis fort longtemps, les relations entre producteurs et transformateurs sont assez souvent tendues. La FPLQ a la responsabilité de faire la collecte du lait sur toutes les fermes et de le livrer aux transformateurs selon une répartition qui tient compte bien sûr de la demande, mais qui prend en considération les livraisons historiques de chaque client. Évidement, le prix du lait est un enjeu considérable. La mise en marché collective et la gestion de l'offre sont des outils auxquels les producteurs tiennent, parce qu'ils assurent le même prix à tout le monde, que le producteur soit en Abitibi ou aux portes des usines; ce système assure aussi une stabilité dans les prix et dans les approvisionnements aux usines. Les mécanismes d'établissement du prix du lait sont assez complexes et il y a une convention de la mise en marché du lait qui fait l'objet de négociations à période régulière et qui doit être approuvée par la Régie des marchés agricoles.
Quoi qu'il en soit, pour l'instant l'offre de participer à une réflexion collective présentée par la CILQ n'est pas vraiment reçue à bras ouverts par les producteurs. Marcel Groleau, président de la FPLQ, reconnaît cependant que les trois menaces mentionnées dans l'étude, à savoir les ingrédients laitiers, les produits d'imitation et l'ouverture du commerce international, sont réelles. Mais les opinions divergent sur les moyens d'y faire face. Pour les producteurs, ce sont les ingrédients laitiers qui constituent la plus grande urgence puisque, depuis l'an passé, l'utilisation de concentrés de protéines ou isolats importés a doublé dans la mozzarella et dans tous les fromages, y compris les plus fins. Ces ingrédients à base de soja se vendent à un prix très bas que jamais les ingrédients laitiers ne pourront concurrencer. En utilisant ces produits, les transformateurs réduisent leurs coûts de production mais à court terme seulement, pense M. Groleau, puisque par ailleurs les producteurs, en vendant moins de lait pour fournir les ingrédients laitiers, se retrouvent avec plus de poudre de lait sur les bras, ce qui veut dire qu'ils devront ensuite réduire leur production et être moins en mesure de livrer le lait dont les transformateurs continueront d'avoir besoin. Pour ce qui est des imitations de produits, la FPLQ soutient que la solution n'est pas d'y recourir pour faire baisser les prix, mais plutôt de miser sur la qualité et de valoriser les produits laitiers. «Mercedes ne diminue pas la qualité de ses autos pour concurrencer Chrysler», lance le président.
Enfin sur la question du commerce international, M. Groleau rappelle que les producteurs y voient un risque depuis longtemps et qu'ils n'ont jamais cessé de faire pression sur les gouvernements pour la défense du modèle canadien. Au lieu de démolir le système pour laisser place à une libéralisation très large du commerce, la FPLQ pense qu'il faudrait procéder à des ajustements du système, comme elle l'a fait dans le passé lorsque la nécessité se présentait, que ce soit par exemple par rapport aux diverses classes de lait ou au partage des quotas entre les provinces. Si jamais l'OMC change les règles du marché, alors les producteurs élaboreront des stratégies pour y faire face.
Pour ce qui est de la concertation que souhaite le CILQ, M. Groleau rétorque que la FPLQ a voulu en faire l'automne dernier à propos des surplus de poudre de lait et que des propositions ont été soumises aux transformateurs, qui n'ont pas réagi, ce qui a amené le gouvernement à devoir trancher la question. M. Groleau affirme qu'il y a des divergences d'intérêt et d'opinion chez les grands transformateurs, ce qui rend difficile l'adoption d'une position commune dans leur propre camp. Il mentionne en outre que les rapports des producteurs avec Saputo sont moins faciles qu'ils ne l'étaient dans le passé, lorsque le père, Lino Saputo, surveillait les activités de la compagnie de très près. Toutefois, cette entreprise familiale est devenue une multinationale. Elle n'a toutefois jamais attaqué ouvertement le modèle appliqué au Québec en disant qu'elle pouvait fort bien s'en accommoder, tout en se sentant très à l'aise aux États-Unis, où il n'y a pas de gestion de l'offre. Et Parmalat?
M. Groleau dit que cette firme est beaucoup plus présente sur le marché ontarien. Et Agropur? Les relations n'ont pas toujours été très fraternelles dans le passé, mais les rapports sont très bons maintenant, assure le président de la FPLQ, qui termine ses remarques sur une bonne note: «Le questionnement de l'industrie est valable, parce qu'il ouvre la porte à des discussions. Nous avons déjà eu une séance de planification stratégique avec les transformateurs, peut-être est-ce le temps de le reprendre.» M. Groleau considère en outre que l'industrie laitière est en bonne santé, en comparaison de ce que vivent d'autres producteurs, entre autres dans les secteurs porcin, bovin et céréalier.
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