Opinion

Le devoir de philo - Le scepticisme de Hume contre les écolos

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Jean Laberge, Professeur de philosophie au Collège du Vieux-Montréal

Édition du samedi 19 et du dimanche 20 mai 2007

Mots clés : Hume, philosophie, écologie, Québec (province)

La ferveur qui anime l'écologiste témoigne d'une sorte de foi religieuse

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi, non seulement à eux mais aussi à d'autres auteurs, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand philosophe. Toutes les deux semaines, nous publions leur «devoir de philo».

«La Terre est en danger!», titrait à la une Le Devoir au lendemain du dépôt, en février, du quatrième rapport de l'ONU sur l'état du climat planétaire. Même si l'avenir de la planète paraît sombre et que des coups de barre radicaux s'imposent de toute urgence, une bonne dose de philosophie est recommandée devant ces conclusions. Évitons la panique, qui n'est pas mère de la sagesse.

La philosophie sceptique de David Hume (1716-1776) va nous fournir l'occasion d'exercer la sagesse. En effet, sa philosophie morale a le grand mérite de forcer notre réflexion sur les enjeux auxquels nous faisons face devant le réchauffement climatique.

Al Gore, le nouveau «pape» de la lutte contre les changements climatiques, fait de cet enjeu un défi moral, éthique et spirituel. Tous les écologistes de ce monde doivent cependant répondre aux doutes de Hume portant non pas sur l'origine humaine du réchauffement planétaire (puisque la cause est désormais entendue) mais sur l'impératif moral qu'il y aurait à lutter contre les changements climatiques. Qu'est-ce à dire?

Une question de feeling

C'est un fait irréfutable que de lointaines galaxies qui s'entrechoquent produisent de gigantesques nuages de gaz. Il n'existe pas, dans tout l'univers, de cataclysme plus grand et plus spectaculaire. À une échelle plus restreinte, c'est également un fait indéniable que le sida est causé par le VIH. Relativement insignifiante du point de vue cosmique, la mort d'un sidéen est cependant vécue comme un cataclysme par ses proches.

Voilà donc deux faits. Qu'y a-t-il donc dans le second de ces faits pour que, à la différence du premier, nous en venions à le qualifier de néfaste? Le VIH fait partie de l'environnement, pas les galaxies. Qu'y a-t-il d'effroyable, d'épouvantable dans le VIH, à la différence d'une lointaine collision de galaxies? Rien, répondrait Hume, sinon le sentiment de sympathie pour la peine des autres, universellement partagé chez les humains (à des degrés divers, il est vrai).

Selon le philosophe, tous les hommes ont en commun cette tendance naturelle à la sympathie qui consiste à se mettre dans la peau d'autrui afin d'éprouver ce qu'il ressent. Aussi, ne cherchons pas dans les faits eux-mêmes le bien et le mal: ils n'existent qu'en nous, dans notre sensibilité morale.

Lorsqu'on entend «le réchauffement de la planète est mauvais», il semble qu'un fait soit affirmé, comparable à «la fonte des glaciers et des calottes polaires fera monter le niveau des océans» ou à «il a fait chaud à Noël». Selon Hume, traiter l'affirmation «le réchauffement de la planète est mauvais» comme un fait est une erreur.

Pour Hume, ce que nous tenons pour mauvais, blâmable ou condamnable dans les événements (les faits) qui surviennent dans nos vies n'est lié, en réalité, qu'à des sentiments d'aversion et de réprobation généralisés que nous projetons pour ainsi dire sur ces événements. Affirmer que le réchauffement de la planète est une mauvaise chose, c'est exprimer un sentiment personnel de réprobation, mais universalisé à l'humanité. C'est énoncer quelque chose comme «je souhaite que tout le monde lutte contre les changements climatiques, ou encore «puisse tout le monde désirer ceci».

Le désir lui-même est personnel, mais son objet est pour ainsi dire universel. Quoi qu'il en soit, il est clair que les faits en question (les changements climatiques) ne sont ni bons ni mauvais en eux-mêmes; ils ne le deviennent que relativement à notre sensibilité morale, fondée sur la sympathie pour l'humanité en général.

Ainsi, aux yeux de Hume, celui qui déclare «le gaspillage des ressources naturelles est condamnable» n'affirme rien qui soit susceptible de vérité ou de fausseté par rapport à des faits objectifs. Il n'exprime qu'un sentiment subjectif d'aversion ou de réprobation: «Puisse l'humanité cesser de gaspiller les ressources mises à sa disposition par la nature!»

Hume relève la source d'erreur logique qui consiste à passer de ce qui est (le is, les faits) à ce qui doit être (le ought, la morale). Sur ce point, le philosophe a déclenché toute une polémique durable: de ce qui est, on ne peut pas déterminer ce qui doit être. Ainsi, du fait que la planète se réchauffe, on ne peut pas conclure logiquement que l'être humain doive modifier sa conduite à l'égard de la planète (ni qu'il ne doive pas la modifier). En somme, les faits, selon le scepticisme de Hume, sont toujours neutres et muets sur le plan de la valeur.

Si, toutefois, l'humain décide de changer sa conduite et de protéger l'environnement, c'est tout simplement, selon Hume, parce qu'il en ressent la nécessité par sympathie à l'égard de l'humanité en général. Citons à ce propos sa phrase sans doute la plus célèbre, tirée de son non moins célèbre Traité de la nature humaine (publié en 1739 alors que son auteur n'avait que 23 ans!): «Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt.»

En d'autres termes, la raison n'est jamais rien d'autre que le meilleur moyen de satisfaire des désirs personnels généralisés à toute l'humanité. En elle-même, la raison reste impuissante à déterminer ce qui est bien ou mal: elle n'est que l'instrument au service de désirs.

La raison est et ne peut qu'être l'esclave des passions; elle ne peut pas prétendre à d'autre rôle qu'à les servir et à leur obéir, écrit Hume, phrase aussi célèbre que la précédente. En somme, la raison dit ceci: «Pour arriver à tel but, prenez tel moyen.» Vous voulez par exemple éviter le réchauffement planétaire? Réduisez alors vos émissions de gaz à effet de serre (GES). Encore faut-il que nous le voulions et, à ce chapitre, la raison est incapable de nous contraindre si nous n'avons pas au préalable le désir correspondant. Il n'est pas étonnant, dès lors, que les écologistes aient porté leur lutte sur le terrain des sentiments. Voyons cela d'un peu plus près.

Examinons l'énoncé suivant: «La Terre est en danger!» Est-ce une vérité qui dérange, pour reprendre ici le titre de l'ouvrage -- de la harangue? -- d'Al Gore? Cet énoncé n'exprime pas tant une vérité qu'une urgence qui dérange nos habitudes de vie. C'est du moins ainsi qu'il faut penser si on suit Hume, pour qui, en matière de morale, ce sont les sentiments qui ont le dernier mot, pas la raison. Supposons que nous n'ayons que notre seule raison, sans aucune sensibilité morale.

Devant les changements climatiques, nous pourrions dire tout au plus: et alors? Mais les sentiments s'agitent: La Terre est en danger, sauvons-la! Que faire? La raison, asservie aux sentiments, froide calculatrice, répond: réduisons (entre autres choses) les émissions de GES.

Nous opposons d'ordinaire la raison aux sentiments, celle-ci devant dominer ceux-là. Erreur, dit Hume: nous ne parlons ni avec rigueur ni de façon philosophique lorsque nous parlons du combat de la passion et de la raison. Ce qui peut en effet arrêter ou modifier une passion, c'est une autre passion. Sans trop s'en rendre compte, les écologistes soutiennent la thèse de Hume. Par exemple, la passion verte pour les transports en commun mène actuellement une lutte féroce contre celle des grosses cylindrées énergivores de carburant fossile.

Lisez par ailleurs n'importe quel scénario catastrophe: c'est à vous glacer d'effroi! L'éducation à l'écologie passe moins par l'examen terne des faits que par des chocs percutant la sensibilité, éveillant ainsi la conscience morale des citoyens.

Cela, les écologistes l'ont bien compris! Les coups médiatiques sensationnalistes menés par Greenpeace sont éloquents à cet égard.

Lorsqu'un écologiste dit qu'il faut lutter contre ceci ou cela, ce sont les sentiments qui parlent («Ressentez la même urgence que moi!»). Certes, il fait appel à la raison, mais celle-ci ne nous contraint jamais à adopter les sentiments souhaités. Hume va jusqu'à dire que la raison est la plus calme des passions.

Par là, il élucide le mot fameux de Pascal: «Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point», au sens où la raison est elle aussi une passion, mais faible ou inférieure aux autres passions. «Les raisons du coeur» de Pascal, c'est la foi (chrétienne). Or la ferveur qui anime l'écologiste témoigne justement d'une sorte de foi religieuse de loin supérieure à la raison.

L'accusation d'anthropocentrisme

On accuse le scepticisme de Hume d'anthropocentrisme puisque la raison n'a de valeur qu'instrumentale, c'est-à-dire liée aux intérêts exclusivement humains. Comment pourrait-il en être autrement puisque l'«environnement» est un concept anthropocentriste?

En effet, au sens courant du terme, lorsqu'il est question de l'«environnement», on parle de l'impact des activités humaines sur la biodiversité, alors qu'au sens strict du terme, c'est l'ensemble des caractéristiques physiques, chimiques et biologiques dans lequel vit un organisme, humain ou non humain.

Cela étant, les écologistes opposent à la vision anthropocentrée une vision biocentrée ou écocentrée attribuant une valeur intrinsèque aux forêts, aux rivières, aux savanes et à la biosphère dans son ensemble. Pour Hume, entre «la planète surchauffe» et «la planète surchauffe dangereusement», il y a une énorme différence: celle qui distingue un jugement de fait et un jugement de valeur. Au contraire, les écologistes ne voient aucune différence entre les deux énoncés: la surchauffe de la planète est un fait et, qui plus est, cela est mauvais en soi.

Des dommages sévères, voire irréparables, sont causés à l'environnement en raison de l'activité humaine, et les écologistes réclament réparation. Toutefois, reconnaître que l'environnement jouit de droits au même titre qu'une personne morale au sens juridique du terme laisse penser que les victimes humaines de catastrophes naturelles pourraient désormais réclamer des dédommagements à la nature, ce qui est parfaitement aberrant.

Il serait tout aussi aberrant d'affirmer que tout être naturel a droit à la vie puisque, alors, le virus du VIH aurait tout autant droit à la vie qu'un sidéen!

Cela n'a aucun sens de dire qu'en eux-mêmes, une roche, un ouragan, une bactérie, un nuage, etc., se portent bien ou sont mal en point, sans présupposer un point de vue humain par lequel ces choses peuvent être jugées et évaluées.

Logiquement, pour juger qu'une chose est bonne ou mauvaise, il doit y avoir une sensibilité morale à partir de laquelle un jugement de valeur peut être rendu. Or, au contraire de l'humain, l'«environnement» ne dispose pas d'une telle sensibilité morale.

Le langage des écologistes de la mouvance profonde (Deep Green) nous incite à penser comme si la biosphère était un organisme vivant et conscient; pour eux, prétendument, «mère Nature» (songeons à l'«hypothèse Gaïa» de James Lovelock) poursuit un but, prend une direction déterminée, suit un plan: maintenir son équilibre.

Bien entendu, il ne s'agit là que de métaphores, mais pour ces écologistes profondément verts, contrairement à ce que pense le sceptique, la Terre est bel et bien douée d'une sorte de conscience qui ordonne et dirige tout en fonction d'un plan ou d'une science, celle de l'écologie.

Pour le sceptique, tout ce galimatias n'est au mieux qu'un discours pittoresque, car la nature n'est d'aucune manière un être vivant disposant d'une conscience morale visant à maintenir son équilibre (sa «santé»). À strictement parler, la biosphère ne porte aucun intérêt à maintenir son équilibre. Mais nous, nous avons tout intérêt à ce qu'elle soit en équilibre!

On peut bien qualifier d'anthropocentrisme le scepticisme de Hume, mais il vaut mieux céder à ce travers qu'anthropomorphiser la nature. La ferveur des écolos porte moins sur la nature, considérée pour elle-même, que sur l'urgence à modifier nos rapports avec elle.

***

Vos suggestions et commentaires sont les bienvenus. Écrivez à arobitaille@ledevoir.com.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com