Entre héritage et modernité

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Odile Tremblay
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 mai 2007

Mots clés : culture, anniversaire, Festival de Cannes, Cinéma, Festival et fête, France (pays)

Ouverture mercredi du 60e Festival de Cannes

Pas de flonflons cette année! Le président du Festival de Cannes a choisi de mettre le cap sur... le cinéma. Vedettes et photographes seront quand même légion sur la Croisette.

Photo: Agence Reuters

Du 16 au 28 mai prochain, la petite ville de Cannes s'apprête à accueillir la 60e présentation du festival de cinéma le plus célèbre au monde. Un chiffre rond appelle parfois les méga-célébrations. Le demi-siècle du festival, il y a dix ans, avait donné lieu à une cérémonie mirifique, celle de la Palme des Palmes. Tous les lauréats cannois encore vivants -- oh! ce gratin foulant le tapis rouge! -- s'étaient massés à l'amphithéâtre Lumière. Une palme honorifique allait être offerte à Ingmar Bergman. Manque de pot: le vieux maître reclus en Suède refusa de se déplacer pour l'occasion, déléguant Liv Ulmann pour le grand laïus. L'élégance du parterre n'avait eu d'égale que l'absurdité de la situation. Couac sur les flonflons!

Changement de cap pour ce 60e anniversaire. Retour aux vraies valeurs cinéphiliques. Parlant de marier héritage et modernité, grandes signatures et jeunes pousses, le président du festival, Gilles Jacob, a choisi de mettre le cap sur... le cinéma. Plutôt que d'inviter les cinéastes à un party monstre, il a demandé à 35 d'entre eux de réaliser un court métrage sur le thème de la salle obscure, florilège lancé là-bas le 20 mai prochain. Et en sélection officielle, les nouveaux venus apparaissent aussi nombreux que les vieux de la vieille.

Sur le papier, le menu filmique semble à la fois intrigant et alléchant. Oui, les cinéphiles ont hâte de voir My Blueberry Nights, premier film en anglais de Wong Kar Wai (le cinéaste d'In The Mood For Love), et d'assister aux derniers opus d'Emir Kusturica, de Carlos Reygadas et d'Alexandre Sokourov. Bien sûr, la curiosité des Québécois est aiguisée par L'Âge des ténèbres d'Arcand (prêt, pas prêt, j'y vais) en cérémonie de clôture. Va pour les surprises en provenance du Japon, de la Roumanie, de la Hongrie. Et bravo pour l'arrivée dans la cour des grands de la sulfureuse Française Catherine Breillat (la cinéaste de Romance), en compétition avec Une vieille maîtresse.

L'Asie est très présente, l'Afrique à peu près oubliée comme toujours, l'Amérique en vedette. Et vogue le navire...

Un peu d'histoire

En 60 ans, le rendez-vous a quand même connu tous les vertiges.

Il est né sur les cendres de la Deuxième Guerre mondiale. En 1946, dans la frénésie, la curiosité et les ratés (train bloqué, bobines égarées, pannes de toute sorte) mais aussi avec l'envie folle du milieu culturel de cicatriser les plaies de l'Occupation, le premier Festival de Cannes faisait sonner ses trompettes inaugurales. Cocteau était de la fête avec La Belle et la Bête, Hitchcock s'y pointait avec Notorious et notre compatriote Norman McLaren présentait les courts métrages Chants populaires. La Bataille du rail de René Cément était couronné au palmarès. C'était parti.

Le rendez-vous français (prévu en 1939 mais interrompu alors par l'appel aux armes) avait été fondé pour concurrencer la Mostra de Venise, qui s'était trop commise avec les régimes fascistes. Cannes se voulait et se veut toujours le rendez-vous libre du septième art, d'un point de vue politique à tout le moins.

Dès le départ et à jamais, cinéphilie et mondanités s'y sont donné la main, mariant oeuvres exigeantes et paillettes scintillantes. La schizophrénie est la marque de commerce du Festival de Cannes. Fellini, Truffaut, Orson Welles, Antonioni, Bardot aussi y ont tissé leur légende. Certains festivaliers y accourent pour être vus aux fêtes, d'autres pour découvrir les meilleurs films de l'année en primeur. Le rendez-vous s'écartèle pour plaire aux deux camps.

En 1948 et en 1950, pour des raisons budgétaires, le festival n'eut pas lieu. En 1968, il fut interrompu dans la houle, par solidarité avec les manifestants qui lançaient leurs pavés sur les flics à Paris. Au fil des ans, le rendez-vous a pris de l'expansion. Des sections parallèles ont poussé comme des tentacules: la Semaine de la critique en 1962, la Quinzaine des réalisateurs en 1969. Chaque fois, le but était le même: contrer un certain académisme de la sélection officielle en proposant, à côté, des créations de la marge. En 1983, un nouveau palais des festivals fut inauguré. L'an dernier, le président Gilles Jacob l'a déclaré désuet, disant rêver d'un temple mieux adapté. Des travaux sont en cours, une nouvelle salle sera inaugurée cette semaine au palais. Sans infrastructures en expansion, le Festival de Cannes serait menacé. Il l'est de toute façon. Rien n'est acquis.

Pour conserver sa suprématie sur les autres festivals de cinéma (le nouveau rendez-vous de Rome, Berlin, Toronto et Venise le talonnent), le festival doit être en mutation perpétuelle à l'heure où les nouvelles technologies changent aussi la donne. Mais il trône toujours au premier rang et les plus grands cinéastes rêvent encore d'en être...

Au fil des ans, le rendez-vous est devenu ce monstre goulu qui accueille la planète cinéma sur le périmètre étroit de quelques rues. Les mesures de sécurité ont pris le mors aux dents, la psychose aux attentats étant plus palpable d'une fois à l'autre. Il y eut jadis, nous dit-on, des années de convivialité alors que vedettes, producteurs, grands cinéastes et journalistes festoyaient coude à coude. Aujourd'hui, chaque caste est un peu blindée, les stars confinées à leurs grands hôtels, les carrefours bloqués par les badauds hystériques, les rencontres entre cinéastes et journalistes encadrées et chronométrées.

Côte d'Azur ou pas, la planète cinéma se drape beaucoup dans les couleurs de Hollywood. Au fil des ans, les liens entre les États-Unis et le grand festival français ont été tissés d'amour-haine avec ruptures, reprises d'idylles et nouveaux boycottages. Quand ils sont trop longtemps rayés du palmarès, quand leurs films sont descendus en flammes par la critique ou lorsque le climat politique se révèle trop tendu entre les deux pays -- comme ce fut le cas après l'invasion américaine de l'Irak --, les Américains se font plus rares sur la Croisette. Mais Cannes ne peut pas se passer d'eux compte tenu de l'immense pouvoir d'attraction des vedettes hollywoodiennes sur le tapis rouge.

Bingo! Rarement cette présence américaine aura été aussi marquée qu'en 2007, au grand bonheur des organisateurs, qui exhiberont un lot de vedettes sur les écrans du monde: de Brad Pitt à Angelina Jolie, de Jude Law à George Clooney, d'Al Pacino à Rachel Weisz, sans compter les autres. Cinq longs métrages américains atterrissent en compétition: Van Sant, Tarantino, les frères Coen, etc. Hors concours, le Tout-Cannes se jettera sur le documentaire Sicko de Michael Moore et sur Ocean's Thirteen de Steven Soderbergh, tous deux fort attendus parce qu'ils font de la bonne copie. Même la leçon de cinéma sera donnée par un géant américain du septième art, Martin Scorsese, l'année même où il a été oscarisé, prouvant une fois de plus que Cannes est à quelques jets de pierre du géant de Hollywood. Tout en lui brandissant aussi sa fronde sous le nez, bien entendu.


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