Dans le ventre de La Nouvelle-Orléans
Mots clés : ouragan Katrina, La Nouvelle-Orléans, Eau, Désastre naturel, États-Unis (pays)
Vingt mois après le désastre, New Orleans récupère lentement
Photo: Jacques Nadeau
En 2005, le dernier ouragan majeur à l'avoir touchée -- Katrina, selon cette manie toute américaine de baptiser des phénomènes climatiques généraux -- a bien failli l'anéantir complètement. L'ouragan a fait plus de 1800 morts, détruit une partie de la ville et secoué solidement l'autre. Malgré tout, New Orleans maintient aujourd'hui son enracinement déraisonnable sur les rives du Mississippi, avec tout ce qu'il faut de persévérance pour sans cesse toucher à la fois au tragique et au romantique. Où en est-elle désormais?
«Le coeur et l'âme de New Orleans sont encore vivants et se portent mieux que jamais», affirme le bureau de relations publiques de la ville. Si la moiteur veloutée du vent est restée la même en ce paradis des arbres et des fleurs, les habitants connaissent désormais une réalité plus rugueuse qu'on voudrait bien le faire croire.
Bas salaire
Pour le touriste, toutefois, rien de bien différent par rapport à avant. Les lieux emblématiques dont on farcit les guides de voyage se montrent encore sous un visage à peu près intact. Le Vieux Carré est aussi beau que jamais, même si l'industrie touristique panique devant le manque d'affluence. Très prospère avant Katrina, le secteur du tourisme tente de regagner ses clients, alors que le personnel à son service reçoit des salaires plus maigres que jamais. Ce sont les hôtels et les restaurants qui employaient auparavant le plus de gens au salaire minimum. Deux ans avant Katrina, 10 % de la population active gagnait moins de 6,15 $ l'heure et 25,5 % des travailleurs gagnaient moins de 7,15 $ l'heure; ainsi, sur l'échelle des pires salaires, New Orleans se classait au deuxième rang aux États-Unis. Un quart de la population, même en travaillant ainsi, ne cessait en fait de s'appauvrir.
Vingt mois après le désastre, New Orleans a repris son souffle, mais beaucoup moins bien que ne l'affirme le discours officiel américain, auquel les médias servent souvent de simple chambre d'écho. On sent bien les dysfonctionnements patents de tout un système qui était déjà chancelant avant la catastrophe.
Toujours à reconstruire
Au centre des quartiers populaires, là où les hordes de touristes ne se rendaient auparavant jamais, le vie demeure rude depuis la tragédie. Dans le secteur de Gentilly, où un peu plus de 16 000 maisons ont été touchées de plein fouet, encore 57 % de celles-ci restent à être rénovées, selon les chercheurs du collège Darmouth, et 31% seulement sont occupées ou restaurées. Dans les rues, de visu, la réussite toute relative des efforts de reconstruction apparaît encore moins impressionnante que sur papier. Des secteurs entiers sont toujours dans un état douteux: fenêtres cassées, accès routiers minés, roulottes de fortune jouxtant plusieurs propriétés, matériaux tordus sous l'effet de l'eau. Une fraction seulement de la population initiale du secteur de Gentilly, estimée à 47 000 habitants, est revenue sur place. Là comme ailleurs, la reconstruction est le fait pour l'essentiel d'efforts et d'initiatives venues strictement du secteur privé.
Dans plusieurs secteurs populaires de la ville, on lit désormais des slogans pleins de dépit, peints à la bombe aérosol sur des maisons éventrées. Ces slogans sont dirigés contre le FIMA, l'instance gouvernementale chargée de veiller au rétablissement d'une vie normale dans le coeur historique de la Louisiane. Sur les pare-chocs de certaines voitures, on trouve aussi, de temps à autre, des autocollants qui réclament le retrait américain en Irak afin d'appuyer plutôt, avec l'argent économisé, la reconstruction et la revitalisation des quartiers populaires de New Orleans.
Est-il nécessaire de rappeler que quelque 80 % des maisons touchées par les inondations étaient habitées par des Noirs, les citoyens les plus pauvres de la ville? Le revenu moyen des ménages en zones inondées était de 38 000 $. Dans les zones épargnées, il s'élevait plutôt à 55 000 $.
Désolation
Dans Ninth Ward, le quartier le plus solidement touché de la ville, tout n'est encore que désolation. Le chant des tourterelles tristes, incessant dans cette ville, ajoute au sentiment sombre qui gagne quiconque visite ces lieux. Même si une végétation de plus en plus dense recouvre une partie du désastre, on a néanmoins l'impression que tout, dans Ninth Ward, a été soufflé d'un seul coup par une immense déflagration.
Ce désert urbain, où vivait Fats Domino et un certain nombre de musiciens, est désormais annoncé, sous un grand drapeau américain, par un monument de granit gris peu élaboré dédié aux victimes de la tragédie. À l'angle de ce qui furent les rues Delery et New Roman, Lila Green, une Noire d'une cinquantaine d'années, chapelet accroché au cou, ramasse de la ferraille avec son mari. Elle s'est arrêtée juste devant l'ancienne maison de sa tante, tandis que de rares autobus de touristes aux vitres teintées passent tranquillement dans les rues avoisinantes sans que personne n'ose en sortir.
«Je n'ai plus rien. J'ai tout perdu, explique Lila Green. Ma fille de quinze ans me fait la vie dure parce qu'on n'y arrive plus du tout. Regardez la lettre qu'elle vient de m'écrire! Lisez-là! Toute ma famille est partie vivre au Texas. On ne me donne rien pour m'aider à m'en sortir. Je n'ai même pas de coupons pour manger.» Alors que le soleil plombe, Lila s'effondre, en larmes, contre sa vieille camionnette mauve remplie de toutes sortes de pièces de métal rouillé. Comme des centaines d'autres Noirs, elle vit désormais dans un autre quartier pauvre, plus près du coeur de la ville, sans aucun espoir de pouvoir retrouver un lieu bien à elle et, surtout, désormais tout à fait privée du soutien social de sa communauté, qui lui assurait auparavant une vie un peu plus facile.
La maison de Lila Green n'était pas bien loin de celle de sa tante, mais il n'en reste pour toute trace qu'un numéro peint à même le sol. Sa maison a été rasée, comme des centaines d'autres. Dans celle de sa tante, les murs sont à nu et laissent voir toute la charpente. Les revêtements ont été arrachés, du sol jusqu'au toit, afin que l'humidité puisse peu à peu quitter la structure. La famille Green tente de sauver au moins cette maison, bien qu'elle se trouve en fait sans aucun moyen pour la remettre en état. La plupart des maisons dans cet état ont été démolies ou vont finir par l'être. Les scènes de pareille désolation sont si nombreuses dans le quartier Ninth Ward qu'on se demande comment une partie de la ville, à quelques kilomètres de là, fait pour continuer de rire et chanter.
L'expérience de la perte consécutive à l'ouragan se décline de multiples façons et selon les sensibilités de chacun. Jessica Smith, fille souriante d'un couple de professeurs de français, se demande encore comment vivre avec l'expérience de Katrina. Pour elle, les pertes sont bien plus que matérielles. «J'écris depuis que j'ai 14 ans. Des journaux personnels, des notes, toutes sortes de choses. Après Katrina, je ne savais plus si j'existais parce que j'ai perdu ça, en plus de tout le reste. J'écrivais pour solidifier mon existence et, tout d'un coup, il n'y avait plus rien, plus rien du tout qui pouvait dire ma vie comme je l'avais dite.» Tout a été englouti dans la maison qu'elle louait avec son amoureux. «On m'a donné 10 000 $ pour m'en remettre. Ce n'est pas beaucoup.» Écrire lui apparaît, plus que jamais, une obstination aussi déraisonnable que nécessaire.
Démolisseurs
Mike McCauster est responsable d'une des deux équipes d'une dizaine d'hommes chargées par les services publics de raser les maisons trop abîmées. «On fait ça depuis des mois, à la demande de la Ville ou des propriétaires. On démolit une ou deux maisons par jour. Parfois trois, quand tout va bien. On en a encore pour des mois, peut-être des années.»
Près des lieux où travaillent ces démolisseurs armés de grues mécaniques, on trouve au moins un petit appareil bleu d'où sort un long tube souple de plastique translucide. Ces appareils mesurent la qualité de l'air pour s'assurer de la santé des ouvriers. «C'est très mauvais pour les poumons, tout ça», explique McCauster, coiffé de son casque blanc. Les ouvriers portent tous de gros masques à gaz violets. Ils ont revêtu aussi des combinaisons blanches spéciales et des gants de caoutchouc. Dans ce milieu tropical, la prolifération de bacilles n'est pas difficile à imaginer... Pourtant, dans les maisons des alentours, véritable univers digne d'un bantoustan, des familles tentent de se refaire un nid sans le secours du moindre équipement de protection pour leur santé.
Faut-il laisser les gens reconstruire sur des terrains aussi susceptibles d'être inondés de nouveau sous peu? Non, affirment plusieurs citoyens, tout en insinuant à l'occasion qu'il s'agit là d'une chance unique d'éradiquer la pauvreté et le crime à New Orleans en l'envoyant se promener ailleurs... Mais le maire de la ville, Ray Nagin, a pour sa part mené une partie de sa dernière campagne électorale en disant qu'un vote en sa faveur signifiait que les gens pourraient retourner vivre dans leur quartier et que leur vie serait bientôt comme avant.
«C'est complètement irresponsable d'avoir dit ça. C'est comme si cette ville était vraiment incapable de s'imaginer autrement qu'elle a été», laisse tomber le libraire Russell Desmond, au diapason, à cet égard, de beaucoup de citoyens. «New Orleans ne se voit pas autrement que dans une destinée de musée pour l'Amérique. Et pourtant, les problèmes à envisager ici pour l'avenir ne manquent pas!»
Système d'éducation en péril
Un des problèmes les plus urgents à régler à New Orleans est celui du système d'éducation. La structure du système scolaire a été réduite en miettes depuis l'ouragan. Plus de 50 000 enfants ont dû être déplacés. Aujourd'hui, 56 % des écoles sont encore fermées. Elles sont pour la plupart situées dans des quartiers d'«extrême pauvreté», c'est-à-dire des endroits où au moins 40 % des ménages ont des revenus sous la barre du seuil minimum officiel. On sait, bien sûr, que certaines écoles ne pourront jamais rouvrir. Au moins huit sont des pertes totales. Mais il est cependant impossible de savoir encore avec précision combien pourront rouvrir puisque les travaux de réfection n'ont pas encore débuté dans la majorité des cas. Certains actes de pillage dans les écoles compliquent en outre le travail. En certains endroits, le système électrique a par exemple été complètement démonté par des revendeurs de cuivre.
Un peu moins de 10 % du budget de 241 millions de dollars consentis par le FEMA pour la réfection des écoles a été utilisé à ce jour. Pourtant, on s'attend à un retour d'une partie de la population au cours des prochains mois. On estime en effet à 26 000 le nombre d'élèves qui pourraient être inscrits en septembre alors qu'on en compte pour l'instant un peu moins de 18 000.
En désespoir de cause, le nouveau responsable de l'État de la Louisiane dans ce dossier, Paul Pastorek, espère que la Garde nationale pourra être mise rapidement à contribution pour mener des travaux d'urgence sur les bâtiments au cours de l'été. Pour l'instant, la Garde nationale s'affaire surtout à compléter le nettoyage des berges et des espaces verts hors de la ville, ce qui enrage une partie de la population, qui éprouve ni plus ni moins que le sentiment d'être laissée à elle-même.
Le comité d'urgence, qui a pris le pas sur l'organisation scolaire habituelle, prévoit la rénovation, d'ici quelques mois, d'un minimum de dix édifices permanents ainsi que l'installation d'unités modulaires temporaires qui tiendront lieu d'écoles dans onze secteurs. Mais ces écoles modulaires temporaires sont en fait promises depuis des mois, selon un rapport du FEMA. Et à ce jour, rien n'est encore en place.
Le personnel enseignant fait aussi défaut à New Orleans. Tyra Newell, 31 ans, une Noire originaire de La Nouvelle-Orléans mais installée à Chicago depuis plusieurs années, vient d'être chargée de mettre sur pied un programme pour la formation de nouveaux directeurs d'école et de veiller à encadrer les enseignants. L'absence de gestion concertée des écoles et le manque criant de professeurs qualifiés minent le système, dit-elle. Depuis quelques semaines, les professeurs qui veulent enseigner à La Nouvelle-Orléans se voient gratifiés d'une prime de 5000 $ et d'une allocation pour le logement. Pour l'instant, le système scolaire hors des établissements privés et des meilleures écoles de la ville apparaît dans un état bien près du néant.
Rue Dauphine, sur le balcon de fer forgé de la maison Gardette-LaPrete, face à la cathédrale Saint-Louis, une équipe de tournage s'affairait, il y a une quinzaine, à réaliser des scènes d'un film mettant en vedette Brad Pitt. Il y a fort à parier que ces rêves en or d'Hollywood soient des refuges pour rêveurs fin prêts à accueillir une population en détresse bien avant ces nouvelles écoles tant attendues par la population... Dans cette ville désossée, les plaisirs s'apparentent désormais aux seuls paradis artificiels dont se contentent d'ordinaire les touristes.
jfnadeau@ledevoir.com
Vos réactions
Une illustration fracassante - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 12 mai 2007 18:00
La NO, ville dangereuse - par G. Tod Slone
Le samedi 12 mai 2007 13:00
...et c'est payé avec les impôts et taxes des fiers américains! - par Richard Dupuis
Le samedi 12 mai 2007 12:00

