Penser le sport
Mots clés : livre, Jocelyne Rioux, Sport, Culture, Québec (province)

Photo: Carolyne Parent
Le sport de compétition, selon Appel, «assume une fonction anthropologique évolutive souhaitable». En quel sens? Appel, précise Rioux, ne veut surtout pas souligner par là le potentiel évolutif de l'individu sportif au sens darwinien du terme: «Il veut dire que si l'on est capable de mettre sur pied des institutions sportives axées sur la discussion loyale visant à régler les conflits et à fixer les règles, on fait une expérience pratique qui favorise le développement moral des individus concernés.» Il présente donc le sport comme «une chance pour l'apprentissage de la discussion loyale par le plus grand nombre».
À l'heure où le débat sur le dopage sportif bat son plein, cette discussion loyale n'a jamais été aussi nécessaire puisque la valeur éducative que l'on attribue au sport est menacée. Il est de bon ton, en effet, dans certains milieux tentés par le cynisme, d'affirmer «que le dopage n'est pas plus mauvais pour la santé que le sport d'élite lui-même» et qu'il ne regarde que les athlètes eux-mêmes, à qui il revient d'assumer les risques d'une telle pratique. Rioux conteste cette position: «De par l'audience qu'il trouve auprès des enfants, le sport d'élite ou le sport professionnel ne peut pas être considéré comme une activité privée, strictement réservée aux adultes, dans le genre de celle que pratiquent les clubs échangistes. Il est donné en spectacle à des milliards d'individus. Il exerce un attrait sur des millions d'enfants. [...] S'ils croient qu'il faut absolument une béquille chimique pour y parvenir, hésiteront-ils un instant?»
Épanouissement ou déshumanisation?
S'il peut être «une occasion de développement moral», le sport peut aussi mener à la déshumanisation. L'esprit sportif, en effet, n'est pas inné; il faut donc l'apprendre. Sur quels critères, alors, se fonder? Le sport, écrit Rioux, permet de canaliser l'agressivité inhérente aux humains en la stylisant, en l'esthétisant et, surtout, en l'encadrant. Cela relève de ses bienfaits, et la philosophe mentionne, au passage, l'exemple a contrario de Kimveer Gill, qui «n'aimait ni les sports ni les sportifs».
Aux doux utopistes, tel Albert Jacquard, qui en appellent à renoncer à la compétition pour enrayer la violence et le dopage sportifs, Rioux réplique que ce serait là se priver d'une «occasion de comprendre le problème des moyens et des fins». Vouloir gagner est sain, dans la mesure où ce n'est pas à n'importe quel prix, et «dénoncer le sport de compétition pour être certain qu'il n'y aura plus de violence ou de dopage, c'est combattre une fin pour être certain que les mauvais moyens ne seront pas employés». L'apprentissage de la compétition loyale a une évidente valeur éducative: «Montrer qu'on reconnaît un être humain comme un semblable, même s'il est un adversaire, dans un rituel à la fois simple et solennel, fait bien partie de ce que peut enseigner le sport.»
Le dopage peut-il s'inscrire dans la logique d'une compétition loyale? Presque instinctivement, on est porté à croire que non. Le journaliste et philosophe du sport Jean-François Doré ébranle pourtant notre certitude en affirmant qu'«il n'y a rien d'inscrit dans la nature même de quelque sport que ce soit qui autorise ou défende l'utilisation de produits dopants». Il affirme aussi, selon Rioux, «que le sport est un construit culturel et que par conséquent ses règles sont arbitraires». Rioux reconnaît que le sport n'a pas de nature comme telle, mais elle ajoute qu'«il a un passé» qui peut nous instruire des désastres déjà advenus. Des relations, écrit-elle, ont été établies entre les anabolisants et le cancer du foie, entre les hormones de croissance et la leucémie. Il y a eu des morts, des malades. Aussi, dans ce dossier, elle en appelle au principe de précaution du philosophe Hans Jonas, qui nous invite à tenir compte de «la peur d'une déformation de l'humain», de la crainte devant «les athlètes déshumanisés et génétiquement modifiés de demain», pour justifier notre opposition au dopage.
Elle rejette, aussi, la thèse de l'arbitraire des règles sportives. «Une règle arbitraire, précise-t-elle, n'est fondée sur rien.» Or les règles du sport, sans être naturelles, ont des fondements. Le coureur solitaire, dans son bois, peut s'amuser à les transgresser, mais pas les autres: «Il est question de l'athlète qui participe au système sportif et qui, de ce fait, doit tenir compte des autres. On ne lui déniera pas l'autonomie, mais il lui sera demandé de respecter le pacte sportif.»
C'est à ces conditions, donc, que le sport de compétition peut incarner une irremplaçable valeur éducative et morale. «Mais il ne faut pas, nuance Rioux, surestimer le sport, même le plus propre.» Maurice Richard lui-même, en 1964, déclarait: «Je sacrifierais une partie de ma gloire pour être mieux instruit. [...] À vrai dire, le hockey ne m'a rien donné à part la popularité.» Le sport, en effet, ne saurait tenir lieu d'idéal politique. La compétition sportive engendre peut-être l'excellence, mais elle n'est pas applicable à la vie en société, qui n'est pas un jeu. «La justice sociale, écrit Rioux, dépasse les exigences du fair-play sportif.» Derrière le voile d'ignorance suggéré par le philosophe John Rawls, les gens rationnels «n'excluront pas d'emblée toutes les inégalités et toute forme de compétition, mais ils n'en feront pas des principes devant régir toutes les sphères de la société». Le but de l'école, par exemple, est d'instruire les enfants, «non pas de les enrôler dans un système compétitif».
Le sport, nous dit ce stimulant petit exercice philosophique, peut être une aventure humaine pleine de noblesse si on accepte de le soumettre à la discussion loyale et de ne pas en faire une panacée.
Collaborateur du Devoir
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Petit exercice philosophique à l'usage des amateurs de sport et de leurs proches
Jocelyne Rioux
Héliotrope
Montréal, 2007, 128 pages
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Un sport qui produit trop de perdants - par Rino St-Amand (moirino@yahoo.com)
Le samedi 12 mai 2007 09:00

