Entrevue avec Sarah Polley - Une étonnante maturité
Mots clés : Away from Her, Sarah Polley, Culture, Cinéma, Canada (Pays)
La jeune actrice canadienne Sarah Polley a réalisé avec Loin d'elle (Away from Her) un premier long métrage mélancolique, abordant le temps qui passe et les couples qui s'éloignent, sur fond noir de maladie d'Alzheimer.
Elle s'imaginait future romancière et activiste politique. L'adolescence de Sarah Polley fut marquée par les manifestations antimondialisation et par son engagement auprès des sans-abri. Elle refusait de vivre en surface du monde.
Sans Atom Egoyan (producteur délégué de Loin d'elle), qui l'a mise en scène dans Exotica, et surtout dans De beaux lendemains, elle aurait jeté l'éponge. «Mais Egoyan m'a fait découvrir à quel point le cinéma permettait de véhiculer des idées et d'avoir un contenu artistique. Il voyait aussi la réalisatrice en moi.»
Au début de la vingtaine, elle a réalisé des courts métrages, se familiarisant avec la technique du métier. Mais l'école du premier long métrage fut cruciale pour Sarah Polley. «En tournant Away from Her, j'ai découvert que j'étais une "control freak" [rires]. J'ai vite appris aussi à me bâtir une carapace. Je suis plus forte que je ne le croyais.»
Sa force sera sans doute utile à la jeune réalisatrice torontoise, qui s'envole bientôt pour Cannes, où elle sera membre du jury de la compétition officielle. Pour son plus grand bonheur: «Voir les meilleurs films du monde en si bonne compagnie... »
Les Français aiment beaucoup Sarah Polley, qu'ils avaient appréciée dans les films d'Egoyan. Et puis, son Away from Her, sorti dans l'Hexagone depuis quelque temps, reçoit d'excellentes critiques. Aux État-Unis aussi.
«Ça marche bien également au Canada anglais, s'étonne-t-elle. Même si nos films éprouvent tant de difficultés sur nos écrans.»
Coups de coeur
À ceux qui s'étonnent qu'elle ait choisi de mettre en scène, à 28 ans, un couple possédant 45 ans de vie commune, à l'heure où la maladie d'Alzheimer les sépare, elle rétorque qu'elle carbure aux coups de coeur. «La nouvelle d'Alice Munro L'ours qui traversa les montagnes m'avait bouleversée. J'ai eu tout de suite envie de l'adapter. C'est une romancière si honnête, capable d'explorer les zones d'ombre de ses personnages. Nul n'est blanc ou noir dans son univers.»
Sarah Polley assure que le propos de son film n'est pas la maladie d'Alzheimer, mais la mémoire, le temps qui passe sur les couples. «C'est une histoire d'amour par-dessus tout. Et l'amour est toujours complexe, jamais pur, plus profond après plusieurs années que la passion des débuts.»
Avoir à sa distribution la mythique Julie Christie n'était pas une mince affaire, tant la star du Docteur Jivago, en semi-retraite, décline désormais les premiers rôles. Mais elle avait tourné à ses côtés dans No Such Thing, de Hal Hartley. Quelques mois d'insistance et un bon scénario ont fait le reste. Elle connaissait bien également les autres comédiens de son film: Gordon Pinsent, Olympia Dukakis et Michael Murphy. «Même s'ils ont beaucoup plus d'expérience que moi, ils voulaient être dirigés. Ça m'a aguerrie.»
Sarah Polley s'est plongée dans l'univers de la maladie d'Alzheimer, visitant des malades.
«Dans le film Iris, qui aborde le même thème, la maladie était captée à un stade beaucoup plus avancé. Away from Her montre au contraire les deux premières années du naufrage. Mais le personnage incarné par Julie Christie est atypique. Rares sont les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer qui demandent elles-mêmes à être hospitalisées.»
Quelques personnages ont été modifiés par rapport à la nouvelle d'Alice Munro. «Celui de l'Infirmière était plus dur à l'écrit.»
Avec son directeur photo, Luc Montpellier, elle a cherché à capter la lumière, celle qui éclaire les paysages canadiens recouverts de neige. «Il est tellement question d'intériorité dans Away from Her que la lumière extérieure devenait capitale, comme vecteur de vie.»
La cinéaste a voulu livrer une mise en scène élégante, sans excès de style. «Le propos était suffisamment fort pour exiger cette retenue.»
Pas question pour Sarah Polley, qui entreprendra cet été le tournage de Mr. Nobody du Belge Jaco Van Dormael, de délaisser le métier d'actrice, qu'elle aime désormais. Ce qui ne l'empêche pas de jongler avec deux projets de réalisation. Elle a la piqûre. C'est parti...
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

