Charest picore dans le buffet adéquiste

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Antoine Robitaille
Édition du jeudi 10 mai 2007

Mots clés : Action démocratique du Québec, discours inaugural, Assemblée nationale, Parlementarisme, Gouvernement, Québec (province)

Le premier ministre promet un bulletin chiffré et une commission sur les aînés

Québec -- Jean Charest a prononcé hier à l'Assemblée nationale le discours inaugural du premier gouvernement minoritaire québécois depuis 1878, un statut qui l'a contraint à faire plusieurs concessions à l'Action démocratique, à user du mot «autonomie» et à adopter le ton de la proximité avec les électeurs.

Mario Dumont en a conclu que M. Charest avait «pigé des ingrédients dans le buffet adéquiste». Ainsi, dès la prochaine rentrée scolaire, les bulletins des écoliers seront «chiffrés», comme l'ADQ le réclamait lors de la dernière campagne électorale. À cette annonce, les 41 députés adéquistes ont applaudi à tout rompre, ce qui a inspiré ce commentaire à M. Charest: «Ils ont failli se lever, là, retenez-les!»

Le gouvernement entend réaliser au moins un autre engagement de l'ADQ: la mise sur pied d'une «consultation publique sur les conditions de vie des aînés». En fait, le parti de Mario Dumont avait souhaité une «enquête publique» sur le sujet, mais hier, le chef adéquiste s'est réjoui puisque Jean Charest avait rejeté tout idée du genre.

Afin de bien montrer qu'il a compris le message lancé par la population le 26 mars et qu'il «sera à l'écoute des Québécois», le premier ministre a adopté le ton de la proximité dans ce discours traditionnellement solennel en s'adressant directement aux Québécois. Après tout, a-t-il argué, «nous sommes ici chez eux, dans leur maison». Pour ce faire, il a multiplié -- comme le prescrit une tendance du marketing contemporain -- les adjectifs possessifs. «Votre choix du 26 mars»... «Je veux d'abord protéger votre niveau de vie. Nous voulons le faire en réduisant vos impôts»... «améliorer votre qualité de vie»... «Ce n'est pas au gouvernement fédéral de dire au gouvernement du Québec où et comment investir votre argent»... Aux Québécois, le premier ministre a même lancé: «Le 26 mars dernier, vous avez réaffirmé votre autorité sur cette assemblée.» (Toutefois, en réalité, dans un régime britannique, c'est le Parlement qui est souverain et non le peuple.)

Huit gestes clés d'ici décembre

Afin de traduire une volonté d'efficacité, M. Charest a aussi adopté une stratégie «à la Harper» (comme on l'a noté dans son entourage), promettant de faire «huit gestes principaux» d'ici décembre prochain, dont le bulletin chiffré et la commission sur les aînés. Le premier de ces «gestes» constitue un défi à l'opposition, c'est-à-dire baisser les impôts grâce aux sommes qui seront versées au Québec par le fédéral en vertu du dernier budget. Le gouvernement promet aussi d'ouvrir les premières cliniques privées affiliées au réseau public, de procéder au dégel des droits de scolarité, d'éliminer la malbouffe dans les écoles, de mettre en place la redevance sur les hydrocarbures, de résoudre le problème des conseils d'agglomération et de présenter une loi sur les armes à feu semi-automatiques et à circulation restreinte.

Cette loi -- la seule prévue pour la session, centrée sur l'adoption d'un budget -- s'intitulera la «loi Anastasia», en souvenir de l'étudiante de 19 ans tombée sous les balles du tireur fou du collège Dawson le 13 septembre 2006. Les parents et la soeur de la jeune fille étaient d'ailleurs présents à l'Assemblée nationale hier. En point de presse, Mario Dumont a confié que l'initiative du gouvernement de baptiser ainsi un projet de loi a suscité un «malaise» chez lui. «Franchement, là, j'ai été surpris. [...] J'ai trouvé que c'était un drôle d'angle pour amorcer [...] l'étude d'un projet de loi.»

Menton et tolérance

Le premier ministre a consacré un long passage de son texte aux questions de l'identité et des accommodements raisonnables, sur lesquelles le gouvernement prépare une campagne de publicité axée sur le «rapprochement». Il a affirmé que la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables «nous aidera à tracer [une] ligne» afin d'éviter la tyrannie des minorités.

En allusion à une déclaration passée de Mario Dumont selon laquelle «les Québécois ont le goût que leurs leaders relèvent le menton pour affirmer» les principes fondamentaux des chartes, M. Charest a lancé: «Certains croient qu'on grandit lorsqu'on lève le menton. Mais en agissant ainsi, on ne fait que s'empêcher de regarder l'autre. Moi, je pense qu'on grandit lorsqu'on tend la main. Ma position, c'est celle des rapprochements.» Pour Jean Charest, «sur le plan des valeurs, les partis politiques dans cette assemblée ne sont pas interchangeables».

Critiquant encore l'ADQ, M. Charest a déclaré que le Québec n'a les moyens d'aucune «fracture», ni ethnique ni religieuse: «Le Québec, ce n'est pas une métropole contre une capitale nationale ou des régions contre les villes. Il n'y a qu'un seul Québec, une seule nation», a-t-il lancé sur un ton rappelant vaguement celui du nouveau président de la France, Nicolas Sarkozy.

Dans le domaine de la santé, le premier ministre a promis d'«ouvrir plus grand la porte à une participation du privé dans notre système public» mais a tout de suite avertit qu'il «n'y aura pas de marchandisation des soins, pas de commerce de la souffrance au Québec».

M. Charest a proposé aux partis de l'opposition de faire de l'économie «une cause commune». Il a promis de relever la productivité québécoise, de «diversifier les sources de revenus» de la métropole, de stimuler l'investissement et de conclure des accords de libre-échange avec l'Ontario et l'Union européenne. En saluant dans les tribunes l'auteur Luc Dionne (qui a signé en 2002 Bunker, le cirque, une série télévisée cynique sur le monde politique), le premier ministre a dit souhaiter que «l'esprit conquérant, celui de notre cirque, de notre cinéma, de notre chanson, se transpose dans toutes nos entreprises».

Critiques

Réagissant tout de suite après l'allocution de M. Charest, Mario Dumont a qualifié le discours de «mince», de tissu de «lieux communs». Il s'est réjoui que le gouvernement ait repris quelques-unes des idées de l'ADQ mais a dit qu'il n'avait pas confiance en Jean Charest pour passer des intentions aux réalisations. Quant aux baisses d'impôt, engagement qu'il a durement critiqué pendant la campagne électorale, M. Dumont s'est montré vague: «Il faudra voir, il faudra voir de quelle façon ça va être fait, il faudra voir le budget dans son ensemble.» M. Dumont répondra au discours en Chambre ce matin.

Le Parti québécois n'ayant plus de chef, c'est le chef fraîchement élu de l'«aile parlementaire», François Gendron, qui a réagi brièvement hier. Selon lui, le gouvernement s'est inspiré de sa formation en faisant de l'éducation une priorité. Au reste, la leader du PQ, Diane Lemieux, a souligné une erreur du chef adéquiste: «Mario Dumont est dans le champ quand il dit hésiter à voter pour ou contre: on ne vote pas sur un discours inaugural!»


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