L'alchimiste du corps

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Louise-Maude Rioux Soucy
Édition du mercredi 09 mai 2007

Mots clés : corps humain, ACFAS, Gunther von Hagens, Homme, Musée, Montréal

L'anatomiste Gunther von Hagens n'est pas passé inaperçu au congrès de l'Acfas

Gunther von Hagens photographié avec l'une de ses créatures, à Munich, en 2002.

Photo: Agence France-Presse

On l'attendait au Centre des sciences de Montréal où s'ouvre demain sa célèbre et controversée exposition de corps plastinés. Mais l'anatomiste Gunther von Hagens a réservé sa première apparition publique aux scientifiques réunis cette semaine à Trois-Rivières, à l'occasion du 75e congrès de l'Acfas. Le saut de puce avait hier des airs de retrouvailles pour le professeur qui compte ici des collègues et amis. Rencontre avec un scientifique hors normes.

Trois-Rivières -- Pour se distraire, Gunther von Hagens aime bien disséquer les gens qu'il rencontre. Littéralement. À l'aéroport, par exemple, il égrène les minutes en épluchant mentalement les passants. Peau, muscles, os, la fabuleuse machine humaine n'a plus aucun secret pour lui. Passe-temps morbide? Au contraire, la vie et la mort ne devraient jamais être séparées, réplique du tac au tac le professeur allemand, qui s'est donné pour mission de démocratiser l'anatomie et, du coup, démystifier la mort. «Vous savez, nous sommes tous mortels, mais pour vraiment connaître la vie, il faut savoir étreindre la mort.»

À ses yeux, rien n'égale d'ailleurs l'étude du corps humain pour cerner le fragile équilibre entre la vie et la mort. «On a tort de cacher le corps humain, au contraire il faut le montrer sous toutes ses coutures, lance celui qui se décrit aussi comme un artiste et un humaniste. Je crois que la science relève du domaine public et qu'elle a tout à gagner en se démocratisant. C'est d'ailleurs ce que je vise en apportant mes spécimens au musée.» Mais voilà, comment rendre acceptable ce que la société tente par tous les moyens de cacher?

Étrangement, la réponse n'est pas venue de la science, raconte l'inventeur de la plastination, cette technique qui permet de conserver un corps parfaitement intact. En fait, le professeur von Hagens a plutôt fait le pari de mettre la vie à l'avant-plan en esthétisant sa démarche, raconte son ami et collègue Régis Olry , qui enseigne la plastination à l'Université du Québec à Trois-Rivières. «S'il avait présenté ses cadavres dans des cercueils, personne n'aurait eu envie d'aller les voir. Mais en leur greffant le titre d'oeuvre d'art, ça rassure tout de suite le visiteur qui est alors plus enclin à observer l'anatomie ainsi dévoilée au grand jour.»

La plastination a longtemps été réservée aux laboratoires et aux classes d'enseignement. Découverte «par hasard» en 1977, cette technique mise au point par von Hagens consiste à préserver le corps pour en conserver les plus fins détails. Concrètement, cela consiste à fixer le spécimen avec du formol pour éviter que le corps ne se décompose. Après, ça se complique, puisqu'il faut le déshydrater, explique le professeur Régis. «Si on enlève l'eau d'un tissu, il se ratatine. Alors on remplace l'eau par de l'acétone, à moins 25 degrés. Le tissu est alors déshydraté, mais il n'est pas déformé.»

Ensuite, on introduit un polymère à la place de l'acétone, un défi que les scientifiques ont longtemps cru impossible à relever. «C'est Gunther qui a mis au point ce procédé, explique Régis Olry . L'astuce, c'est de mettre le polymère à une pression très basse avec une pompe à vide, et là l'acétone devient du gaz. Ça crée des turbulences qui forcent le polymère à rentrer.» Le plus dur étant fait, il ne reste plus qu'à accélérer la polymérisation, une étape qui, sans être essentielle, permet toutefois de gagner plusieurs mois.

Le résultat a de quoi décoiffer quand il se retrouve sous les projecteurs des musées. L'exposition Body Worlds est en effet entièrement composée de cadavres exposés dans des positions de la vie courante, du joueur de soccer aux muscles bandés qui figure sur l'affiche de l'exposition montréalaise à cette mère et à son foetus qui ont profondément choqué l'Angleterre. Toujours, le professeur von Hagens se fait un devoir de représenter ses modèles dans des positions favorables. «Je ne voudrais pas déshumaniser un spécimen. Un coeur reste un coeur, un poumon, un poumon. Je ne m'amuserais jamais à changer la nature des organes, encore moins à les réorganiser autrement sur le corps.»

Selon lui, la plastination n'a d'intérêt que si elle a des visées éducatives ou scientifiques. Certes, la méthode pourrait remplacer favorablement l'embaumement d'un strict point de vue qualitatif, admet-il, mais, lui, il ne le ferait sous aucun prétexte. «L'anatomie doit rester anonyme. Pour cela, je crois que les corps plastinés doivent rester dans les classes et les musées où ils ont leur place en tant qu'objet artistique et scientifique.» Autrement, pas question de plastiner les proches de particuliers, même s'ils insistent. «Vous savez, les gens meurent souvent quand ils sont vieux et pas au meilleur de leur forme. Je ne vois pas l'intérêt de conserver cette enveloppe alors que, sans la peau, le corps humain n'a plus d'âge.»

Cela dit, l'anatomiste ne répugne pas à transgresser les tabous quand il s'agit de faire avancer la science, lui qui a confié hier avoir plastiné son meilleur ami. Et il espère qu'on lui réservera le même sort le jour où son heure sera venue. «J'ai bien l'intention de me faire plastiner moi-même. Vous savez, avec cette méthode, on peut diviser une personne en très fines tranches. J'aimerais qu'on prépare ainsi mon corps de manière à ce que je puisse continuer mon enseignement dans le plus grand nombre d'endroits possibles», lance-t-il en riant.

En accordant la priorité à la science au détriment de l'art, le professeur a fait un choix que seulement un tout petit nombre de ses donneurs ont privilégié: ils sont 1869 à avoir consenti à donner leur corps en échange de la postérité muséale, contre seulement 63 qui ont préféré se réserver exclusivement à la science. Étrangement, le statut d'oeuvre d'art ne revêt pas la même importance pour tous puisque seulement 1706 perosnnes ont exprimé ce souhait. Quant à l'éventualité de devenir une oeuvre d'art érotique, elle ne rallie les suffrages que de 664 donneurs. «Presque tous des hommes», s'amuse le professeur, qui rêve aujourd'hui d'un musée permanent pour héberger tout ce beau monde.


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