Alcoa tente de reprendre Alcan

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François Desjardins
Édition du mardi 08 mai 2007

Mots clés : actionnaires, Alcan, Alcoa, aluminium, Économie, Canada (Pays)

Une offre hostile de 33 milliards $US aux actionnaires

Le président d'Alcoa, Alain Belda, a tenu une conférence de presse à Montréal, hier, pour expliquer la tentative de prise de contrôle d'Alcan.

Photo: Jacques Nadeau

Le tournant a eu lieu avant les Fêtes. Le 11 décembre, après deux ans de négociations sur une fusion avec Alcoa, le président d'Alcan indique à son homologue que le conseil d'administration a soudainement changé d'avis. Déçue de l'impasse, l'entreprise américaine retourne à la table à dessin et ne voit plus qu'une seule option: s'adresser directement aux actionnaires d'Alcan.

Soixante-dix-neuf ans après avoir transformé sa filiale Alcan en société à part entière, Alcoa est revenue dans le paysage hier matin avec une offre d'achat hostile de 33 milliards de dollars américains visant à créer un nouveau géant pour affronter le numéro un mondial, le groupe russe Rusal, et la société chinoise Chalco. Alcoa est présentement au deuxième rang, suivie d'Alcan. La nouvelle entité, qui aura un siège à Montréal et un à New York, compterait 188 000 employés dans 67 pays et générerait un chiffre d'affaires de 54 milliards de dollars américains pour environ 25 % du marché mondial.

«Nous avons ici une combinaison stratégique, une bonne transaction au bon moment», a dit le président d'Alcoa, Alain Belda, un Brésilien polyglotte qui a commencé sa carrière comme comptable avant d'entrer dans la société en 1969. Il donne aux actionnaires d'Alcan jusqu'au 10 juillet pour approuver la transaction. «Elle permettra à la nouvelle compagnie d'être plus concurrentielle à l'échelle mondiale, ce qui créera des occasions de croissance importantes.»

Indissociable du développement économique du Saguenay et du Québec tout au long du XXe siècle, Alcan est devenue, au fil des ans, un joueur incontournable sur le marché mondial des métaux. Poussée par une hausse du prix de l'aluminium de 115 % en quatre ans, et donc très rentable, la compagnie était devenue l'objet de toutes les rumeurs. Hier, Alcan a limité ses propos à ceux transmis à ses actionnaires: s'il vous plaît, attendez notre consigne avant de réagir à l'offre d'Alcoa.

Conscient du fait qu'une prise de contrôle d'Alcan par une entreprise étrangère constituerait une opération délicate, le président d'Alcoa a déployé hier une brochette de promesses et de bons sentiments pour démontrer que sa société est de bonne foi.

Parmi ces engagements, M. Belda a dit qu'Alcoa poursuivrait l'investissement de 1,8 milliard au complexe de Jonquière, qu'elle investirait 1,2 milliard pour agrandir et moderniser son propre établissement de Baie-Comeau et qu'il y aurait aussi 1,4 milliard pour l'expansion de son aluminerie de Deschambault. Il n'y aura pas de licenciements, a affirmé M. Belda. En fait, l'ensemble des engagements se solderait par la création de 1100 emplois, de même que 5500 postes dans la construction et des emplois indirects. Alcoa compte déjà 5100 employés au Canada, comparativement à 11 000 pour Alcan.

«Montréal continuera de jouer un rôle clé», a ajouté Alain Belda. L'actuel siège d'Alcan deviendra le quartier général de la division des produits primaires, laquelle représenterait les deux tiers du chiffre d'affaires de la nouvelle compagnie. Et pas question, a-t-il précisé, d'abandonner le projet d'agrandissement du siège, au coût de 40 à 50 millions, annoncé en grande pompe au mois de janvier.

Politique

Le ministre du Développement économique, Raymond Bachand, avait déjà exprimé certaines préoccupations l'an dernier au moment des premières rumeurs d'une prise de contrôle étrangère sur Alcan. Il a toutefois nuancé ses propos hier en disant que l'entente entre Québec et Jonquière comportait un certain nombre de conditions devant être respectées -- notamment au chapitre de la production hydroélectrique sur la rivière Péribonka -- et qu'Alcoa semblait vouloir faire de Montréal un centre névralgique de ses activités. Le ministre pourrait même dévoiler dès ce matin l'entente intervenue avec Alcan.

Il faudra aussi convaincre les actionnaires d'Alcan, répartis dans le grand public et sans actionnaire unique capable de bloquer une transaction. Alcoa se donne comme objectif de récolter au moins 66,6 % des actions. Le plus important actionnaire d'Alcan, selon le dernier rapport annuel, est une société californienne nommée Capital Group International, qui détient 7 % des actions. Si l'offre aboutissait, les actuels actionnaires d'Alcan détiendraient entre 15 et 18 % de la nouvelle compagnie.

La transaction doit aussi recevoir l'aval du bureau de la concurrence de plusieurs pays, dont le Canada, les États-Unis, l'Union européenne, l'Australie et le Brésil. Il devra aussi y avoir un feu vert au chapitre de l'investissement étranger, une condition posée au Canada, en France et en Australie.

En termes plus spécifiques, Alcoa offre aux actionnaires d'Alcan 58,60 $US par action, ainsi que 0,4108 action d'Alcoa pour chaque action d'Alcan. Au total, le prix se chiffre à 73,25 $US. Puisque l'action d'Alcan avait terminé la journée de vendredi à 67,55 $US à la Bourse de New York, il s'agit d'une prime de 20 %.

Or l'action d'Alcan est allée beaucoup plus loin hier. Elle a bondi de 35 % à 82,48 $US. À Toronto, elle a grimpé à 90,57 $. Ce genre de situation signifie généralement que les actionnaires ne prennent pas la proposition pour finale et croient qu'un chevalier blanc viendra surenchérir. «Ne pensez-vous pas qu'une autre compagnie puisse venir vous acheter tous les deux?», s'est fait demander hier M. Belda. «C'est peu probable», a-t-il répondu.

Consolidation

Cette question trouve sa pertinence dans le fait que le secteur des métaux et des minéraux regorge d'argent. La demande chinoise et indienne a fait grimper les prix à des niveaux sans précédent, poussant les profits à des niveaux records. Pour fourbir leurs armes face à la concurrence, les sociétés nord-américaines soudainement riches à craquer se sont lancées dans une série de fusions et d'acquisitions tout à fait étourdissante. Au Canada, les minières Inco, Falconbridge, Cambior et bien d'autres sont tombées au combat et appartiennent désormais à des intérêts étrangers.

Le regroupement de compagnies, lorsqu'il est passé au peigne fin par les autorités, mène parfois à des obligations de vendre telle ou telle filiale pour éviter des situations de monopole. Lors d'une conférence téléphonique avec des analystes en matinée, M. Belda a reconnu que les activités du secteur aéronautique présentaient certains chevauchements.

Le constructeur Airbus s'est d'ailleurs inquiété de cette situation hier. La création d'un «géant mondial» pourrait «altérer négativement le développement, le prix et la fourniture de matériaux», a dit une porte-parole à l'Agence France-Presse. Les constructeurs dépendent encore beaucoup de l'aluminium pour leurs composantes.

La présence d'Alcoa au Saguenay remonte au début du XXe siècle. Pour répondre aux inquiétudes antitrust de Washington, en 1928, elle décide de se départir de sa filiale Alcan et en fait une société à part entière. Elle remet les actions à ses propres actionnaires. Pendant de nombreuses années, les actionnaires d'Alcoa sont donc les mêmes que ceux d'Alcan. En 1951, le gouvernement intervient et force les actionnaires à choisir entre les deux compagnies.

Témoin de cette époque Alcoa, le nom d'Arvida, une ville planifiée, est en fait une contraction du nom du président dans les années 20: Arthur Vining Davis.


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