La mémoire peut-elle parler d'une seule voix?
Mots clés : intelletuels, Acfas, mémoire collective, Québec (province)

Photo: Agence Reuters
Selon le chercheur, attaché à la chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire à l'Université Laval, le problème est universel, et le Québec n'y échappe pas, tant s'en faut. «Pour pouvoir construire un cadre consensuel, les États ne peuvent plus compter sur l'histoire, qui a échappé à leur contrôle, ni sur la culture populaire, qui s'est trop globalisée. Ils se tournent donc vers la mémoire, qui apparaît comme un nouveau terrain de construction du cadre national», explique M. Jewsiewicki-Koss.
Traditionnellement, la mémoire est perçue comme un point de rencontre où se côtoient les différentes manières dont le souvenir se déploie dans l'imaginaire des individus. Dans ce contexte, l'identité commune n'a pas d'importance puisque la mémoire repose principalement sur une compréhension de l'autre et de sa souffrance. Mais voilà que les États essaient aujourd'hui de faire parler la mémoire d'une seule voix, note le chercheur, qui est à l'origine de ce colloque. «La mémoire devient alors un objet massif, globalisé qui prend un statut de vérité qui donne l'impression d'un consensus.»
Le mot clé ici, c'est l'«impression» d'un consensus. Au Québec, on aurait tendance à parler d'une mémoire «politiquement correcte» qui cherche à faire le moins de vagues possible, quitte à escamoter certains éléments plus compromettants. Le mot fait sourire le professeur, qui reconnaît là les effets pervers de la mémoire partagée. «En fait, ce n'est plus vraiment de la mémoire. Quand les États commencent à négocier la mémoire entre eux, ils la vident de son sens réel.» Ce faisant, ils jouent de surcroît avec le feu, croit-il.
Certes, la formule a donné lieu à de grandes réussites, que l'on pense seulement à la Shoah qui fait aujourd'hui l'objet d'un consensus international chèrement défendu par tous, à quelques exceptions près. «L'Holocauste a joué un rôle crucial dans la mise en place d'une mémoire partagée, il en est l'exemple parfait», note la chercheuse française Sarah Gensburger, du Centre d'études européennes de Sciences Po. Mais ce nouvel atout diplomatique, qui a permis de faire en sorte que le trauma soit élevé au rang de patrimoine, a aussi eu ses revers douloureux, notamment en France pour qui la réconciliation mémorielle avec l'Algérie s'est soldée par un échec cuisant, convient Mme Gensburger.
Et pour cause. La mémoire partagée est un processus où le poids de la mémoire doit faire place à des choix, avec tous les raccourcis que cela suppose, explique Dimitri Nicolaidïs, chercheur à la Maison méditerranéenne des sciences de l'homme. «Le patrimoine immatériel se construit au prix de l'élimination de certains éléments qui menacent la société.» Dans le processus, certaines voix perdent donc forcément au change. «La mémoire partagée, c'est pire qu'une utopie, croit Bogumil Jewsiewicki-Koss. Je pense qu'elle ne peut qu'exacerber les conflits alors que, ce que l'on espère pourtant, c'est favoriser la paix.»
À ses yeux, il est plus facile de vivre ensemble quand on peut se raconter mutuellement nos souffrances. Certes, cela peut conduire à une surenchère, mais cette surenchère se fait dans un contexte où l'on cherche quand même toujours à comprendre l'autre. «Je pense que l'information de type historique peut créer une plateforme commune viable, mais le problème est ailleurs. Une fois que la culture populaire a été globalisée, nous ressentons tous un sentiment de fragilité de notre identité. On devient frileux à des signes publics de la présence de l'autre», regrette M. Jewsiewicki-Koss.
À cet égard, le Québec a encore beaucoup à apprendre. En effet, il ne se passe pas un jour sans qu'un nouvel exemple d'accommodement raisonnable surgisse pour troubler la paix sociale. Chaque fois, le «vivre ensemble» est mis à rude épreuve et, pourtant, tout cela reste parfaitement sain, croit Bogumil Jewsiewicki-Koss. «La mémoire fonctionne bien si l'on se souvient de ce qui a été vécu ensemble. Les problèmes de l'intégration des immigrants sur le plan mémoriel, c'est qu'ils viennent de si loin qu'ils ne partagent pas du tout ce que les Québécois ont vécu. Les gens ont alors du mal à habiter les récits de l'autre.»
La solution ne serait-elle pas de rédiger une histoire commune comme plusieurs l'ont proposé jusqu'à présent? La recette est ailleurs, croit M. Bogumil Jewsiewicki-Koss. «On peut habiter les mémoires de l'autre au sens universel, mais pas au sens des réalités concrètes. Soit on en fait un absolu, par compassion et solidarité humaine, soit on se dit qu'ils sont si différents qu'on ne se retrouvera jamais.» Entre les deux, le Québec a encore une bonne marge de manoeuvre. «La réflexion sur la laïcité de l'espace public qui a été entreprise au Québec me semble la solution pour que cet espace soit habité par tous. Maintenant, où s'arrête cet espace public, ça, c'est autre chose...»
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Le choix du Canada anglais - par Zach Gebello (gebe@tlb.sympatico.ca)
Le mardi 08 mai 2007 10:00
Relire Paul VALERY - par CIVETTA 65 (jean.civetta@gmail.com)
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