Où va la France?

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Christian Rioux
Édition du samedi 05 et du dimanche 06 mai 2007

Mots clés : présidentielle française, banlieues, changement, France (pays)

«L'enjeu de cette élection, c'est l'adaptation de la France au monde du XXIe siècle»

Photo: Jacques Nadeau

Paris -- Dimanche soir à 20h, lorsque les premiers résultats annonceront le gagnant du second tour de l'élection présidentielle française, de nombreux observateurs auront les yeux tournés dans une autre direction que celle des quartiers généraux des deux candidats. Ils laisseront à d'autres les célébrations sur les Champs-Élysées pour regarder du côté de Clichy-sous-Bois, de Bobigny et de Vaulx-en-Velin.

«Je crains que dès dimanche soir, il puisse y avoir des manifestations dans les banlieues, dit l'économiste Élie Cohen. Si Sarkozy gagne, il risque d'y avoir des violences. Et même la célébration d'une éventuelle victoire de Ségolène Royal pourrait conduire à des dérapages. Chose certaine, il y a de la matière inflammable à nos portes.»

Les médias français ont été discrets sur le sujet, mais on a vu jusqu'à quelques dizaines de voitures brûler dans certaines banlieues parisiennes le soir du premier tour. Et cela, même si la campagne présidentielle qui s'est achevée hier aura été menée sous le drapeau du «changement». Elle a mis en lumière un pays en crise, déchiré par un chômage massif et un débat explosif sur l'immigration. Il se pourrait que l'exceptionnelle participation de 84 % au premier tour ne soit pas tant l'expression de la santé démocratique de la France que de l'état d'inquiétude grave dans lequel sa population est plongée.

«Cette campagne est placée sous le signe du changement», explique l'économiste Nicolas Baverez, auteur de La France qui tombe (Perrin), qui a inspiré toutes les réflexions de la droite française sur le déclin de la France. «Le problème historique qu'elle a à trancher, c'est l'adaptation de la France au monde du XXIe siècle, de l'après-guerre froide et de la mondialisation, qui a démarré en 1989 et auquel elle n'avait jusqu'à présent pas encore décidé de s'adapter. Le changement, c'est aussi la fin du post-gaullisme avec le départ de Jacques Chirac et l'arrivée d'une nouvelle génération de dirigeants.»

Une enquête du quotidien Le Monde réalisée par la SOFRES entre les deux tours montre que si le favori des sondages, Nicolas Sarkozy, devait l'emporter demain, c'est justement parce qu'il est arrivé à incarner le mieux le «changement». 63 % des Français associent le candidat de l'UMP au «changement» alors que seulement 27 % des électeurs pensent que l'élection de la candidate socialiste Ségolène Royal entraînera la mise en oeuvre rapide de réformes.

Mais à quels changements faut-il s'attendre au lendemain du 6 mai? C'est là-dessus que les experts ne s'entendent pas.

Nicolas Baverez, qui s'est publiquement engagé en faveur de Nicolas Sarkozy, reconnaît qu'à la base, on trouve de nombreux points communs entre les programmes des deux candidats. Qui que soit le gagnant, la France ira dans la direction d'une certaine libéralisation du marché du travail. «Les deux candidats soutiennent l'autonomie des universités, l'encouragement de la PME et le réinvestissement dans la recherche. Il est vrai que Ségolène Royal s'est intéressée au travail, mais la généralisation des 35 heures irait à l'opposé de ce qu'il faut. Les deux parlent de la dette. La différence, c'est que Nicolas Sarkozy a pu aller jusqu'au bout de sa démarche. Quand on examine l'ensemble, on voit qu'il y a eu une évolution des mentalités en France sur l'économie.»

Alors, pourquoi a-t-on assisté en fin de campagne au retour en force de thèmes comme la critique de l'euro fort, de l'immigration et de l'Europe? La direction que prendront les réformes après le 6 mai n'est pas du tout évidente, selon Élie Cohen, si on se fie à l'évolution de la campagne de Nicolas Sarkozy. Celui-ci est passé d'un discours franchement libéral il y a un an à un discours nettement interventionniste aujourd'hui. Aux «emplois jeunes» défendus par Ségolène Royal, qui ne font que reprendre les vieilles recettes du travail subventionné, il oppose ce qu'on pourrait appeler les «emplois vieux», en finançant massivement les heures supplémentaires des travailleurs qui ont déjà un travail par des réductions d'impôt.

«Cette campagne a commencé avec deux stratégies très contrastées au début, avec des réformes libérales du côté de Nicolas Sarkozy et la volonté de rompre avec ce qu'il considérait comme un modèle économique et social en crise. Mais on est passé progressivement d'un discours de rupture à un discours conservateur et interventionniste. À l'arrivée, vous avez des deux côtés un discours qui se ressemble. Ségolène Royal propose une forme de redistribution classique, et Sarkozy, des mesures fiscales conservatrices.»

Nicolas Sarkozy a compris qu'il ne pouvait pas se faire élire sur le programme qu'il défendait il y a un an et demi, croit Cohen. Le dernier qui l'avait tenté se nommait Alain Madelin et n'avait fait que 3 % à la dernière présidentielle. Au cours des 12 derniers mois, Sarkozy a donc étudié l'opinion publique française et vu que le pays demandait aussi et surtout de la protection.

«Les yeux rivés sur les sondages, il a progressivement gauchi son discours jusqu'à la fin, où il s'est mis à faire l'éloge du monde du travail et à dénoncer les patrons voyous qui font des délocalisations, dit Cohen. Il n'a pas fait la pédagogie de la mondialisation, la pédagogie de l'insertion de la France en Europe. Après cette campagne, on voit la confirmation de tous les stéréotypes sur la mondialisation. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont offert aux Français le discours qu'ils voulaient entendre: un discours de protection.»

La protection, cela rappelle à plusieurs le thème de la «fracture sociale» avec lequel Jacques Chirac avait remporté la présidentielle en 1995.

Ce n'est évidemment pas l'opinion de Nicolas Baverez. Selon lui, les deux camps ne seront plus jamais les mêmes après cette élection.

«Si Nicolas Sarkozy est au pouvoir, sa politique sera profondément différente de ce que fut celle de Jacques Chirac, dit-il. Du côté de la gauche, si Ségolène Royal doit arriver au pouvoir, elle le fera sur la base d'une ouverture au centre et à des idées qui n'étaient pas celles du Parti socialiste jusqu'à maintenant. Si elle reste dans l'opposition, le parti devra de toute manière moderniser sa doctrine, ses alliances et sa manière d'exercer le leadership.»

Pour la plupart des observateurs, les socialistes français sont sur le point de rejoindre les autres grands partis de gauche européens et d'achever leur conversion à la social-démocratie. La stratégie d'union de la gauche est morte, car il n'y a plus rien à gauche du Parti socialiste. Celui-ci est obligé de discuter d'une forme d'alliance avec le centre. Si Ségolène Royal perd avec un résultat honorable, elle sera bien placée pour prendre la tête de l'opposition, même si le centriste François Bayrou lui contestera ce rôle. Si elle est battue à plate couture, celui-ci pourrait provoquer un éclatement du PS au profit du nouveau parti républicain dont il a annoncé la création.

Élie Cohen ne croit pas à l'émergence d'une troisième force au centre. «Nous avons une camisole de force institutionnelle: le scrutin uninominal à deux tours. Une fois les mouvements d'humeur passés, la dynamique bipartisane reprend ses droits.» Il s'attend donc à une cuisante défaite de François Bayrou aux élections législatives de juin.

Puisqu'il n'a presque pas défendu de mesures libérales dans cette campagne, il semble évident pour Élie Cohen que Nicolas Sarkozy a des visées plus ou moins occultes. Comment pourra-t-il les mettre en oeuvre?

Selon l'économiste, tout se jouera au cours de la première année. «Je crois que l'esprit public est mûr pour des changements. Autant les Français ne veulent pas qu'on touche aux retraites, autant ils sentent bien que le système ne peut pas rester comme ça. Il y a à la fois un sens de la nécessité et une crainte des effets.»

Depuis quelques semaines, le candidat de l'UMP annonce qu'il mettra son programme en oeuvre dans les 100 premiers jours. La tradition bonapartiste qui imprègne le parti et son président laisse penser à un passage en force dès le début du nouveau mandat. Une des mesures phares de Nicolas Sarkozy semble être l'établissement d'un service minimum dans les transports en commun en cas de grève. Il a annoncé que, sitôt élu, il proposerait aux patrons et aux syndicats d'en discuter. S'ils ne s'entendent pas, il légiférera dès septembre prochain. Les sondages montrent que 70 % des Français sont prêts à une remise en cause du droit de grève dans les transports publics.

«Il y a de bonnes chances qu'il aille droit à l'affrontement, croit Élie Cohen. Je ne vois pas du tout les syndicats accepter ça. Dès lors, il y a deux scénarios possibles. Dans le premier, il cherche l'affrontement. S'il gagne, il aura cassé les syndicats comme l'avaient fait Margaret Thatcher avec les mineurs et Ronald Reagan avec les contrôleurs aériens. S'il échoue, il deviendra aussitôt un "Chirac bis", celui de l'immobilisme. Selon un autre scénario, il pourrait aussi faire des compromis sous la table. Sarkozy est tout de même un pragmatique. Ses conseillers ont tendance à lui proposer de racheter les droits et les rentes au lieu de pratiquer la confrontation.»

Avec le plein emploi, la «maîtrise de l'immigration» est le second engagement fondamental du candidat de l'UMP. «Face à un électorat inquiet, ce thème est très populaire, dit Cohen. La France n'a jamais eu de débat raisonnable comme les Espagnols et les Italiens, qui ont régularisé massivement, pour le plus grand bien de la croissance d'ailleurs. Ici, ce débat n'est même pas envisageable. Même Ségolène Royal a dû concéder à Sarkozy qu'elle ne fera pas de régularisation massive.»

Selon Cohen, cette promesse de maîtriser l'immigration restera lettre morte, car elle est intenable. Depuis des années, la France tente de limiter à

50 000 le nombre annuel d'immigrants qui entrent sur son territoire. Elle en accueille malgré tout au moins le double chaque année. Quels que soient les discours, le résultat est le même. «La France est un des seuls pays développés à avoir cette peur panique de l'immigration, des délocalisations et de la mondialisation, dit Cohen. La combinaison de ces facteurs permet de comprendre pourquoi Sarkozy joue en orfèvre de cette frilosité.»

Ce fut probablement la grande réussite de la campagne de Ségolène Royal que de s'engager à l'égard des banlieues et d'y susciter une vaste mobilisation, renchérit Cohen. «La priorité absolue du prochain gouvernement devrait être de traiter la bombe des banlieues qui, avec son mélange de chômage, de concentration ethnique, d'économie souterraine et de violence larvée, peut exploser à tout moment. Or l'attitude répressive n'arrange rien au fait que nous avons, aux marges des centres urbains, des concentrations qui peuvent à tout moment prendre feu.»

C'est ce qu'on pourrait même voir dès dimanche.

Correspondant du Devoir à Paris


Vos réactions


@Thomas David Shewan - par Pierre-Yves Pau
Le lundi 07 mai 2007 08:00

Rien à voir avec le Québec - par Thomas David Shewan
Le dimanche 06 mai 2007 21:00

La france ne sait pas trop où elle va mais elle y va! - par Arnaud ESTRADE (arno.estrade@infonie.fr)
Le dimanche 06 mai 2007 17:00

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Le dimanche 06 mai 2007 16:00

Des réformes qui se font déjà ici - par Olivier Mauder
Le dimanche 06 mai 2007 15:00

Ségolène la féministe - par Pierre-Yves Pau
Le dimanche 06 mai 2007 11:00

Une certaine crainte pour la santé française. - par Pierre Castonguay
Le dimanche 06 mai 2007 09:00

Françaises, français, je ne vous comprends pas! - par ()
Le samedi 05 mai 2007 21:00

LA DROITE DE LA GAUCHE SE TROUVE AU CENTRE - par Gilles Bousquet
Le samedi 05 mai 2007 18:00

Alerte au sarcome de Sarkozy ! - par Pierre François Gagnon
Le samedi 05 mai 2007 15:00

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Le samedi 05 mai 2007 14:00

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Le samedi 05 mai 2007 14:00

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Le samedi 05 mai 2007 13:00

Donnons une chance à la France! - par Mme Mirea Mariana
Le samedi 05 mai 2007 12:00

Ben oui!! - par CIVETTA 65 (jean.civetta@gmail.com)
Le samedi 05 mai 2007 11:00

Ou va la France - par Henri-Grégoire MIRALE
Le samedi 05 mai 2007 08:00

"la France tente de limiter à 50 000 le nombre annuel d'immigrants " - par jacques noel
Le samedi 05 mai 2007 08:00

Les banlieues n'imposeront plus la pensee unique socialiste. - par cottier chris (kaliscot@yahoo.fr)
Le samedi 05 mai 2007 07:00

Où va la France ? - par Françoise Cécilia
Le samedi 05 mai 2007 06:00

Suggestion a M.Cohen - par ghjsr nfgnxfnf
Le samedi 05 mai 2007 04:00

En politique, on ne peut éviter la langue de bois - par Guy Archambault (archambaultguy@yahoo.ca)
Le samedi 05 mai 2007 03:00

Explosion sociale de la France ? - par Hentsch Frédéric
Le samedi 05 mai 2007 03:00

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