Opinion

Duel Royal-Sarkozy: 23 885 mots pour convaincre

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Denis Monière, Université de Montréal

Édition du samedi 05 et du dimanche 06 mai 2007

Mots clés : débat, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, Élection, France (pays)

Le débat opposant Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy a été à la fois dense dans son contenu et particulièrement pugnace dans les interactions discursives. Notre intention n'est pas de déterminer qui a gagné le débat, car ce type d'évaluation dépend largement du biais partisan qui filtre et interprète les prestations des protagonistes. Nous nous proposons plutôt d'analyser les performances discursives des deux candidats pour mieux cerner certains traits de leur stratégie de communication respective.

Le débat fut relativement équilibré dans la répartition de la parole puisque Nicolas Sarkozy a prononcé 12 355 mots comparativement à 11 530 prononcés par Ségolène Royal, le discours du premier étant légèrement plus répétitif, employant un nouveau mot à tous les 5,8 mots comparativement à 5,6 pour Ségolène Royal.

Une forte personnalisation des discours

Le choix des pronoms autoréférentiels est révélateur de la perception qu'a le locuteur de lui-même ou de la façon dont il se positionne dans le rapport politique. Avec le «je», le locuteur se situe au centre de son discours alors que l'emploi du nous l'incorpore à un tout qui le dépasse. Dans le cadre d'une élection présidentielle où l'électeur choisit une personne, les deux candidats ont fortement privilégié la référence au «je» plutôt que la référence au «nous».

À cet égard, Royal semble avoir voulu combler un déficit de crédibilité et affirmer son autorité personnelle en employant plus de «je» que son adversaire: 302 contre 277. Le choix des verbes qui accompagnent le «je» montre que Royal a fait étalage de ses convictions en privilégiant les verbes vouloir, penser et croire.

Le pronom personnel de la première personne du pluriel n'est employé que 51 fois par Royal et 56 fois par Sarkozy. Lorsqu'on procède à la désambiguisation du pronom «nous» -- qui peut signifier nous les candidats, nous la France, nous le gouvernement, nous de majesté --, on observe des différences importantes puisque Sarkozy utilise le «nous» surtout pour désigner les deux candidats (24 fois) ainsi que la France (20 fois) et très peu le «nous» désignant la personne qui parle comprise dans le collectif, alors que Royal privilégie ce sens (22 fois), les autres occurrences désignant principalement la France, cet appel au collectif étant plus conforme à l'esprit de la gauche.

Les clientèles cibles

Le débat télévisé est l'occasion de rejoindre un électorat très diversifié sociologiquement et qui ne s'expose pas facilement aux discours politiques. Les candidats peuvent donc construire leur argumentation pour aller chercher le soutien de clientèles particulières. Cette stratégie a été plus utilisée par Ségolène Royal, qui s'est adressée spécifiquement aux femmes, aux jeunes, aux partenaires sociaux, en particulier les syndicats et les petites entreprises, et même aux chercheurs. Nicolas Sarkozy s'est surtout adressé aux Français en général (les Français 17 fois).

On peut utiliser plusieurs indicateurs pour évaluer le niveau de pugnacité des candidats comme le nombre de questions (?), le nombre de références nominales à l'adversaire, le nombre de pronoms «vous» qui indiquent qu'un candidat adresse son argumentation à l'autre dans une situation d'interlocution comme celle d'un débat. Ainsi, Mme Royal a posé 46 questions, contre 87 pour son adversaire Sarkozy. Celui-ci a mentionné 31 fois le nom de madame, tandis que madame n'a prononcé que quatre fois le nom de monsieur. L'usage du «vous» récolte plus de points chez le candidat Sarkozy que chez la candidate Royal: 173 contre 137.

Contrairement à la perception répandue par les médias, ces indicateurs de comportements verbaux montrent que la palme de l'agressivité revient à Sarkozy, qui a tenté de discréditer les compétences de son adversaire en l'interrogeant sur son programme économique et sur son plan de redressement du régime de retraite.

Nicolas Sarkozy s'est aussi plus exprimé par la négative, employant 282 fois l'adverbe «ne, n'» comparativement à seulement 186 fois chez Royal. Il s'est placé dans une logique de contre-argumentation avec l'emploi fréquent d'expressions comme «il ne faut pas», «ce n'est pas». Il a aussi insisté sur les clivages de la société française en opposant la droite et la gauche et en rappelant les positions des dirigeants du Parti socialiste comme Jospin (cinq fois), Hollande (quatre fois), la gauche (dix fois), les socialistes (neuf fois). Ségolène Royal a quant à elle choisi une approche explicative en suremployant les locutions adverbiales comme «parce que» ou «en sorte que».

Les références identitaires

Pour mieux cerner les références identitaires, nous avons recensé les emplois des noms propres désignant les principales communautés de référence ainsi que les vocables génériques désignant la collectivité. [...]

L'indicateur ne montre pas de divergence significative entre les deux candidats, qui valorisent tout autant la France. Le candidat de la droite a plus souvent interpellé les Français que la candidate de la gauche, alors qu'il a parlé un peu plus de l'Europe, surtout pour comparer les performances économiques de la France et pour refuser l'entrée de la Turquie. Madame Royal a surtout insisté sur la relance de la construction européenne afin de «faire en sorte que l'Europe redevienne forte».

Les axes de communication

Nous avons identifié les 10 vocables les plus spécifiques à chaque candidat afin de mettre en relief les différences d'orientation. Les mots suivants caractérisent le discours de Royal: économique, demain, sociaux, aujourd'hui, chômage, jeunes, partenaires, entreprises, recherche, supplémentaires. Sarkozy se différencie par le suremploi de ces mots: madame, président, république, impôts, gauche, problèmes, achat, raison, salaires, choix.

Ségolène Royal a donc axé sa communication sur la politique économique, terrain où sa crédibilité était plus faible que celle de son adversaire. Nicolas Sarkozy a plus insisté sur le statut de président de la République et sur ses propositions sur la relance de l'économie par la baisse des impôts et l'augmentation des salaires. Son discours était aussi plus chiffré que celui de son adversaire (134 chiffres contre 76).

Par ailleurs, Ségolène Royal fait peu référence au statut présidentiel mais féminise la fonction: présidente (six fois). «Je veux être présidente de la République.» Son discours s'est aussi illustré par le recours à la justice: «juste valeur», «ce n'est pas juste». Mais curieusement, elle a totalement oublié la notion d'égalité. Dans l'ensemble, elle semble avoir cherché à rassembler à gauche en défendant avec acharnement les 35 heures et en valorisant le syndicalisme. Elle a toutefois négligé de faire appel au soutien du centre, ne mentionnant jamais Bayrou ou l'UDF.


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