L'enfer a un nom: Kandahar

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Alec Castonguay
Édition du samedi 28 et du dimanche 29 avril 2007

Mots clés : Kandahar, guerre, talibans, Afghanistan (Pays)

Portrait d'une guerre de plus en plus sale et de plus en plus imprévisible

Les soldats canadiens ont surnommé «la route des embuscades» les 19 kilomètres qui séparent les deux camps de la région de Kandahar.

Photo: Agence France-Presse

Pour tous les soldats canadiens qui combattent en Afghanistan, l'enfer a un nom: Kandahar. L'OTAN a remporté la guerre conventionnelle contre les talibans l'automne dernier, mais depuis une guérilla acharnée fait rage. Talibans, criminels, trafiquants de drogue, terroristes d'al-Qaïda, torture de prisonniers, corruption... Le mélange est de plus en plus explosif. Portrait sur le terrain d'une guerre où on a la peur au ventre.

Kandahar -- Il est 21h sur la gigantesque base de l'OTAN à Kandahar. Dans la noirceur, le convoi canadien se prépare à prendre la route en direction du camp Nathan Smith, où est basée en zone dangereuse l'équipe de reconstruction provinciale. Les moteurs des trois véhicules blindés légers (VBL) et du RG (un véhicule tout-terrain) blindé tournent pendant que le major Richard Collin donne les instructions à ses hommes.

Les risques ont beau être moins élevés de nuit, les soldats sont tendus. Les 19 km qui séparent les deux camps n'ont pas été surnommés «la route des embuscades» pour rien. Pour se rendre au camp canadien Nathan Smith, les convois doivent traverser les fameuses arches géantes qui marquent l'entrée est de la ville de Kandahar. C'est là que les talibans ont frappé le plus souvent. Il y a moins de deux semaines, cinq Népalais à bord d'une voiture de l'ONU y ont perdu la vie.

«C'est l'endroit le plus dangereux de la ville, explique un soldat québécois. Juste avant les arches, il y a un rond-point et il y a toujours beaucoup de trafic. Le kamikaze dans sa voiture bourrée d'explosifs tourne en rond et attend juste que les blindés ralentissent.»

Le convoi se met en branle. À l'intérieur d'un des VBL, deux soldats de Valcartier discutent avec le représentant du Devoir. Ils s'estiment chanceux: leur compagnie a été attaquée sept fois depuis décembre, mais à chaque occasion ils ne faisaient pas partie de l'expédition. La peur ne les a pas oubliés pour autant. «J'ai déjà patrouillé un petit village à pied, à la tombée de la nuit, raconte le plus jeune des deux soldats. Il y avait des recoins noirs partout et des petites ruelles. Les gens nous regardaient passer en silence. Tu ne sais jamais quand quelqu'un va approcher et se faire sauter. J'avais les genoux qui claquaient. J'ai eu peur à en dégueuler.»

Les deux soldats, comme les autres, sont encore secoués par la mort de huit des leurs dans la première semaine d'avril. Le VBL qui a sauté sur cinq mines antichars empilées, emportant six soldats d'un coup, a brisé un mythe. «On se pensait invincibles dans les VBL. C'est blindé partout et, même s'il y avait des dommages matériels, les gars étaient saufs. Depuis qu'on en a perdu six, on est plus stressés quand on embarque. Ils ont trouvé le truc et vont sûrement refaire le même coup.»

Le convoi roule toujours et les arches approchent. De nuit, les blindés ne devraient pas avoir à ralentir puisque le trafic est inexistant, assurent les soldats. Dix secondes plus tard, le convoi ralentit. Les deux gars cessent de parler et tournent la tête vers l'écran infrarouge qui permet de voir ce qui se passe à l'extérieur du véhicule. Un gros camion rempli de poches de ciment barre la route.

Le convoi s'arrête directement sous les arches. Le soldat dans la tourelle du canon, sur le dessus du blindé, lâche un cri. «Tabarnak, qu'est-ce qui se passe? Faut qu'il décrisse!» Le soldat dans la tourelle du VBL qui nous précède s'époumone dans le système de communication. «Ostie, je le savais, ça va chier, câlisse! Faut sortir d'ici!» Les canons des quatre blindés s'affolent et pointent en direction de la moindre voiture qui bouge vers le convoi, prêts à faire feu. L'auteur de ces lignes serre la mâchoire et se cramponne à son siège. Et si...

Tranquillement, le camion sort de la route et laisse passer les quatre blindés qui repartent à toute allure. Fausse alerte. Le plus expérimenté des deux soldats se remet à parler. «Je fais une ou deux sorties par jour en convoi. Dans six mois, si je ne suis pas mort, c'est que mon tour n'était pas arrivé.»

Le caporal Roméo Trolio, 29 ans, partage ce fatalisme. Assis dans la cafétéria du camp Nathan Smith, il se confie au Devoir. Il vient d'écrire à sa soeur pour lui dire comment il vit son déploiement. «Je lui ai dit à quel point c'était étrange de courir tous les jours après la mort, sans savoir si elle va nous trouver. Ça nous brasse en dedans. Chaque fois que je sors de la "gate", je ne sais pas si je vais revenir. On souhaite juste que ça ne fasse pas boum», dit-il.

Bienvenue à Kandahar, où chaque soldat a son histoire qui l'empêche de dormir. Depuis que les Forces canadiennes ont pris le commandement de cette province du Sud, qui a toujours été le fief des talibans, la situation n'a jamais été aussi tendue. Neuf soldats canadiens sont morts en avril, portant le total à 54 (plus un diplomate). Et ce n'est qu'un début. Les talibans ont promis un été cauchemardesque aux forces de l'OTAN, affirmant que 6000 hommes et 200 kamikazes sont prêts à la bataille. «Nous allons utiliser ces bombes humaines pour faire le maximum de victimes parmi nos ennemis», a soutenu à l'AFP Abdul Rahim, le chef des talibans de la province d'Helmand, voisine de Kandahar.

La guerre se transforme, se confond dans le paysage. Les soldats canadiens sont inquiets et ne se cachent plus pour le dire, même s'ils affirment du même souffle être heureux de faire le travail pour lequel ils ont été entraînés. «C'est un stress immense de ne plus voir nos ennemis», dit Roméo Trolio, un soldat originaire de Montréal. «C'est une guérilla maintenant, une guerre sale, traître. Ça fait mal aux tripes», lâche-t-il en regardant le sol.

Au quartier général de l'OTAN, à Kaboul, on corrobore ce que les soldats vivent tous les jours. La coalition estime avoir gagné la guerre conventionnelle contre les talibans avec l'opération Méduse, l'automne dernier. Depuis, l'ennemi est invisible. Il frappe à distance avec des bombes et des mines. Il engage des kamikazes. Il tire à la roquette, parfois à plusieurs kilomètres de la cible. «Ils ont compris qu'ils ne pouvaient pas se battre à arme égale contre nous. Maintenant, c'est une guérilla, une guerre des nerfs», soutient un haut gradé de l'OTAN.

Les talibans se fondent dans la masse. «Parfois, ils nous envoient la main et font semblant d'être des paysans. Comment on fait pour les reconnaître? C'est peut-être le commandant d'une section de talibans, mais on n'a aucun moyen de le savoir. Et la population locale n'est pas encore prête à nous aider», dit Richard Collin, qui dirige la force de sécurité au camp Nathan Smith, composée de soldats de Valcartier. En août, ils seront 1900 militaires de la base de Québec, sur une mission totale de 2500 hommes.

Une telle guérilla sans visage complique aussi la tâche des policiers et des services de renseignement afghans. Le manque d'information et la frustration, couplés à des techniques musclées héritées de la guerre contre les Russes, peuvent mener à de sérieux dérapages, comme en témoignent les révélations de torture du Globe and Mail cette semaine. Ajoutez à cela une police corrompue, sans foi ni loi, qui a tendance à régler des comptes personnels sur les heures de travail, et vous avez un mélange explosif.

«La police afghane est un gros problème. Elle ne contrôle rien. Des bandits se sont même mis à copier leur uniforme, alors on ne sait pas qui est qui», affirme Richard Collin. Le gouvernement afghan, extrêmement faible, surtout dans le sud du pays, n'est pas en mesure d'exercer son autorité.

Les talibans engagent

Les talibans parviennent à grossir leurs rangs sans trop de difficulté. Au milieu d'une population désabusée, pauvre à l'extrême et facilement influençable en raison du manque d'instruction, la propagande des «étudiants en théologie» (talibans) fonctionne. Et dans le cas d'un échec à convaincre un paysan, les talibans n'hésitent pas à utiliser les menaces. Si tu ne rejoins pas la guérilla, ta famille mourra et tes champs seront détruits, disent-ils. Une situation qui explique pourquoi un paysan peut recevoir chez lui des soldats canadiens un jour et leur tirer dessus la semaine suivante.

L'argent, le nerf de la guerre, n'est pas davantage un problème pour les talibans. Les insurgés payent entre 5 et 10 $US par jour leurs combattants, ce qui est deux ou trois fois le salaire moyen au pays. Dans le Sud, il suffit de lever la tête pour voir un champ de pavot, matière première de l'opium et de l'héroïne. L'Afghanistan fournit 90 % de la production mondiale et

50 % de cette production se retrouve à Kandahar et à Helmand, où la guérilla fait rage. Une culture illicite qui rapporte trois milliards de dollars américains par année. Entre 2005 et 2006, la culture du pavot a fait un bond de 59 % en Afghanistan. L'ONU prévoit une autre hausse cette année. Dans la province de Kandahar,

93 % des villages abritent au moins un champ de pavot.

La fin du mois d'avril est d'ailleurs le début de la première récolte de pavot. Malgré les neuf morts tombés au combat depuis trois semaines, c'est la période calme, les talibans étant occupés dans les champs. «Dans trois semaines, ils vont recommencer à nous taper dessus. Ça va être sérieux», affirme le caporal Sébastien Beaulieu, 23 ans, en regardant par la fenêtre de son RG blindé. Dans le champ de pavot qui défile à notre droite, sous un soleil de plomb typique de Kandahar, les hommes relèvent la tête et surveillent attentivement le convoi militaire qui passe, avant de se remettre au travail.

À l'ambassade de Kaboul, on confirme que l'opium est un gros problème pour la coalition internationale. «Le lien entre le conflit et l'opium est direct, c'est leur source de financement», explique un haut fonctionnaire. Mais l'éradication pure et simple des champs n'est pas possible puisque les paysans, furieux de perdre leur gagne-pain, prendraient alors les armes. «Dans une guérilla, le plus important et le seul moyen de gagner, c'est l'appui de la population locale. Détruire l'opium est contre-productif», ajoute ce haut fonctionnaire. Le Canada, avec du microcrédit (50 millions de dollars en cinq ans), tente d'aider les Afghans à dénicher une solution de rechange à la culture du pavot.

La gangrène de l'opium qui ronge l'OTAN contribue aussi à une plus grande instabilité du pays. Les criminels, les seigneurs de guerre et les trafiquants de drogue, qui n'ont rien des talibans purs et durs, tirent un avantage certain du chaos ambiant. «Plus il y aura d'instabilité, plus ce sera bon pour les affaires; alors, ils aident les talibans», affirme un militaire de l'OTAN. La coalition estime à seulement 1500 les vrais talibans et à plus de 5000 les criminels, seigneurs de guerre et autres trafiquants qui participent à la déstabilisation du pays.

Les services secrets occidentaux viennent tout juste de découvrir de nouvelles bases d'al-Qaïda au Pakistan qui alimentent l'insurrection talibane. Une information confirmée au Sénat américain par le grand patron du renseignement à Washington, Mike McDonnell. Cette zone du Sud pakistanais, surnommée Waziristan, échappe à tout contrôle d'Islamabad. Les tribus pachtounes qui aident al-Qaïda et les talibans y règnent en maîtres.

Le groupe terroriste de Ben Laden sert de pont entre les techniques de guérilla irakiennes et celles utilisées en Afghanistan. L'aide d'al-Qaïda explique en partie pourquoi l'insurrection est plus efficace depuis un an, même si les moyens restent encore moins sophistiqués que dans l'ancien pays de Saddam Hussein. «Les kamikazes ne sont pas aussi efficaces qu'en Irak, ils se font souvent sauter au mauvais moment», explique un soldat québécois.

En 2005, à peine 20 attentats suicide avaient été recensés en Afghanistan. Le nombre est passé à 130 l'an dernier et devrait continuer de grimper. Les techniques se raffinent. Les embuscades sont plus efficaces. Auparavant des explosifs rudimentaires, il n'est maintenant plus rare de trouver des dispositifs télécommandés par cellulaire que les insurgés font sauter à distance.

Le capitaine Alain Dionne estime que l'année 2007 sera déterminante. «Ça passe ou ça casse. Il faut mettre la population de notre bord maintenant, sinon c'est foutu», estime Alain Dionne. Un constat partagé par le chef d'état-major Jean Trudel, l'un des plus hauts gradés de l'armée canadienne à Kandahar. «Le travail est loin d'être fini. Ce serait le pire moment pour partir. Mais il ne faut pas se leurrer, nous allons subir d'autres pertes. La stabilité est trop fragile.»

Le Devoir

Notre journaliste séjourne en Afghanistan à l'invitation de la Défense nationale du Canada.


Vos réactions


nous envoyer la ne vos rien!!!La guerre, c'est une chose trop grave pour la confier a des militaires!!! - par Steeven Duperré (steevenbud@hotmail.com)
Le mardi 22 avril 2008 19:00

À Jacques Noël - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le dimanche 29 avril 2007 17:00

Merci à Gilles Bousquet - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le dimanche 29 avril 2007 17:00

«Twits» au pouvoir - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le dimanche 29 avril 2007 17:00

Qu'est-ce qu'on fout là? - par Habibullah Hayedar Ali (sabah_786@yahoo.com)
Le samedi 28 avril 2007 19:00

2010 - par Roland Berger
Le samedi 28 avril 2007 18:00

Pour gagner le coeur des civils, il ne faut point les tuer - par Gilles Hudicourt
Le samedi 28 avril 2007 17:00

On détruit la santé psychologique de nos soldats de façon irrémédiable...quand on ajoute pas à cette injustice une mort violente longtemps anticipée - par Pierre Castonguay (p.castonguay@videotron.ca)
Le samedi 28 avril 2007 09:00

Aidez votre collègue - par Jacques Gagnon
Le samedi 28 avril 2007 09:00

Un point de vue réaliste. - par Normand Parisien
Le samedi 28 avril 2007 09:00

SUGGESTION GRATUITE À L'ARMÉE CANADIENNE - par Gilles Bousquet
Le samedi 28 avril 2007 08:00

"Ca passe ou ca casse" - par jacques noel
Le samedi 28 avril 2007 08:00

"Comment faire pour les reconnaître ?" - par Michel Legeais
Le samedi 28 avril 2007 07:00

"soft embedded journalism" - par Simon Latendresse
Le samedi 28 avril 2007 05:00

Il y a l'or noir et l'or blanc - par Claude Stordeur
Le samedi 28 avril 2007 00:00

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