Mstislav Rostropovitch, 1927-2007 - La liberté au bout de l'archet
Mots clés : cancer, décès, Mstislav Rostropovitch, Musique, Culture, Russie (pays)

Photo: Agence France-Presse
Rostropovitch, en disgrâce depuis son soutien affiché à l'écrivain dissident Alexander Soljenitsyne, qu'il hébergea dans sa maison de campagne à partir de 1969, avait fui l'URSS quinze ans plus tôt, en mai 1974. Comment aurait-il pu se priver de célébrer la musique au pied du symbole de ce monde soviétique en pleine désagrégation? «J'ai joué pour moi-même», avoua-t-il par la suite.
Déchu de sa nationalité soviétique en 1978, Rostropovitch fut réhabilité en 1990 par un décret de Mikhaïl Gorbatchev lui-même. Au printemps 1991, ce fut un retour triomphal dans son pays, à la tête -- ironie de l'histoire -- du National Symphony Orchestra de Washington, dont il fut le chef de 1977 à 1994. Quelques mois plus tard, il monta sur les chars, aux côtés de Boris Eltsine, pour mater les dernières convulsions communistes, la tentative de putsch d'août 1991.
Lorsqu'on écrit un article nécrologique, il est de coutume d'accoler la nationalité du défunt. Violoncelliste soviétique, Rostropovitch? Certainement pas. Violoncelliste russe? Pas tout à fait.
Rostropovitch est né à Bakou, la capitale de l'Azerbaïdjan, république qui a obtenu son autonomie dès 1991 lors de l'éclatement de l'URSS. Mais Rostropovitch, qui habitait Paris, dirigea aussi l'orchestre des États-Unis d'Amérique. Slava, comme on l'appelait communément, était à la fois un citoyen du monde et un ambassadeur éminent de l'âme slave.
Combien de chefs, et pas forcément toujours les meilleurs, ont en mémoire les étreintes fraternelles de Slava dégoulinant de sueur après avoir joué le Concerto pour violoncelle de Dvorák? À ces moments-là, tous les musiciens étaient ses frères. Dans sa transe musicale, il ne se rendait même pas compte qu'il jouait de plus en plus le concerto de Rostropovitch et de moins en moins celui de Dvorák. Mais il le faisait avec une telle sincérité qu'on ne pouvait lui en vouloir.
Ascension
Il y a un mois tout juste, Mstislav Rostropovitch était reçu au Kremlin par Vladimir Poutine pour fêter ses 80 ans en présence de cinq cents convives. Hospitalisé en février pour une opération au foie, liée, selon la presse russe, à une tumeur cancéreuse, il était sorti de l'hôpital quelques jours plus tôt. Il a été hospitalisé à nouveau le 13 avril dernier.
Avant 1970, l'ascension et la carrière de Rostropovitch se déroulent dans le moule soviétique le plus traditionnel. Élève doué, on retrouve le jeune Azerbaïdjanais, en 1943, dans la classe de composition de Dmitri Chostakovitch à Moscou. En 1945, il est Premier Prix du Concours général de violoncelle. En 1951, il obtient le prix Staline. En 1955, il épouse la grande cantatrice Galina Vishnievskaïa, avec laquelle il formera un couple très uni. En 1967, il fait ses débuts de chef d'opéra au Bolchoï dans Eugène Onéguine de Tchaïkovski.
Entre 1955 et 1970, Rostropovitch est un musicien modèle de l'Union soviétique: «En tournée, nous étions des instruments de la politique de l'URSS, les propagandistes d'un État qui accouche de bons musiciens», raconte-t-il à Bruno Monsaingeon dans un documentaire sur le violoniste David Oïstrakh. Sportifs et musiciens: même combat.
Lors de ses tournées, à travers ses disques aussi, Rostropovitch se fait un nom. Et ceux qui l'entendent n'ont pas besoin d'explications. Au violoncelle, Rostropovitch est une apparition pour les oreilles comme, pour ceux qui ont eu le privilège de le voir, le Taj Mahal est une apparition pour les yeux. Sa sonorité est immense, nourrie de l'intérieur, l'intonation impériale, les nuances inouïes, le jeu félin. Au violoncelle, Rostropovitch est à la seconde moitié du XXe siècle ce que le Catalan Pablo Casals fut à la première.
Si Casals redécouvrit les Suites pour violoncelle de Bach, Rostropovitch restera dans l'histoire pour avoir suscité un élargissement considérable du répertoire. Il a inspiré des oeuvres aux plus grands compositeurs, donnant naissance à des partitions majeures des soixante dernières années. On citera les deux concertos et la sonate de Chostakovitch, les trois suites de Britten, la Symphonie concertante de Prokofiev (il qualifiera ces trois compositeurs de «sainte trinité qui a illuminé [sa] vie»). Tout un monde lointain de Dutilleux, le Concerto de Lutoslawski, Per Slava de Penderecki et tant d'autres. En tout, bien plus de cent partitions (oeuvres pour violoncelle seul, sonates et concertos) ont été écrites pour lui.
Bardé de décorations et de diplômes, créateur d'un concours de violoncelle, animateur, aux côtés de son épouse, d'une fondation venant en aide aux enfants pauvres, personnage généreux et abordable, Rostropovitch a laissé de toutes les grandes oeuvres pour violoncelle des enregistrements de référence.
Comme pianiste, il a accompagné sa femme Galina Vishnievskaïa, qu'il a dirigée au disque, pour Deutsche Grammophon, au milieu des années 70, dans Tosca de Puccini et La Dame de pique de Tchaïkovski, enregistrements suivis par Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch sur étiquette EMI.
En tant que chef d'orchestre dans le répertoire symphonique, son art était davantage marqué par l'enthousiasme et la générosité dans laquelle il entraînait les musiciens que par une imparable maîtrise technique. On ne peut pas tout avoir...
Collaborateur du Devoir
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