Duo d'expo

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René Viau
Édition du samedi 28 et du dimanche 29 avril 2007

Mots clés : exposition, manifestions, Scène du Québec à Ottawa, Art, Culture, Canada (Pays), Québec (province)

Dans le cadre de l'événement Scène du Québec à Ottawa, deux manifestations rassemblent 17 artistes québécois pour qui l'exposition est un objet à réinventer

Pas moins de dix-huit kilomètres de fil composent une structure à peine perceptible. Avec ses mailles quasi transparentes, cet ovni oscille entre la nuée évanescente et l'écheveau de fils d'araignée. «Cette oeuvre, indique sa créatrice, l'artiste Karilee Fuglem, aide à visualiser où vagabonde mon l'esprit.» Remettant en question le visible et la notion même d'exposer, l'oeuvre de Karilee Fuglem amorce quelques-unes des préoccupations de ces artistes du Québec regroupés en deux expositions présentées à Ottawa dans le cadre de l'événement Scène du Québec. Au musée, Karilee Fuglem, Jean-Pierre Gauthier, Tricia Middleton, Michel de Broin refusent la facilité des groupes et des agglomérats. Leurs Des-con-structions tentent de repenser l'exposition traditionnelle qui enchaîne en succession les mises en forme en habitant ses déplacements, ses déconstructions, ses failles.

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DES-CONS-TRUCTIONS
Musée national des beaux-arts du Canada, Ottawa
Jusqu'au 3 septembre
Commissaire: Josée Drouin-Brisebois***

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RENDRE RÉEL
Galerie Scène Québec,
106, rue Sparks, Ottawa
Jusqu'au 5 mai
Commissaire: Marie Fraser
www.scenequebec.ca
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L'exposition déconstruite

«J'ai voulu créer une installation qui s'auto-organise et s'auto-transforme», indique Jean-Pierre Gauthier. L'artiste met en scène des couvercles de poubelle en plastique qui s'animent en fonction de la présence du spectateur. Par cette stratégie de participation, Gauthier fait éclater l'évidence de l'exposition. Tricia Middleton la rend virtuelle. À travers un oculus percé dans les murs et serti d'une montagne de gravats, elle nous fait voir des projections d'oeuvres simulées. À l'écran, ces oeuvres virtuelles sont installées à même la salle pourtant vide où se trouve le visiteur. «Ces oeuvres fictives et éphémères, dit-elle, existent à l'extérieur de ce que l'on considère comme possible dans un lieu d'art.»

Le décompte périlleux de Michel de Broin nous entraîne loin de cette galerie imaginaire, dans une fiction bâtie autour d'un étrange instrument de métal, muni d'un électro-aimant et d'un chronomètre digital. Malgré son apparence de bombe au plastique, ce leurre est conçu pour se désamorcer après une durée spécifique. Encore une fois, le contexte même de l'exposition est mis en cause par ce pétard mouillé tandis que le message subversif de l'artiste semble voué, au-delà d'une certaine limite de temps, au désamorçage. Cette même connotation de danger, mais faisant appel à des notions de prolifération biologique et de contagion, transparaît dans les cultures biologiques d'Annie Thibault. Placées sous verre dans des boîtes de Pétri, celles-ci vivent et évoluent sous nos yeux en créant des formes issues de la microbiologie. «Les salles d'exposition sont transformées en un lieu hybride, entre l'atelier d'artiste et le laboratoire», nous dit la commissaire Josée Drouin-Blouin.

Banque et stratégies d'exposition

Dans le mail piétonnier de la rue Sparks, le site même d'une banque désaffectée génère un rhizome de possibilités. Ici, comme par diffraction, la majorité des installations des 13 artistes présents extrapolent des référents liés aux ac-

tivités bancaires. Quelques-unes sont remarquables (Cadieux, Grandmaison). D'autres tombent à plat. Et c'est dommage qu'il n'y ait pas de catalogue.

«Rendre réel», le thème de l'exposition Sparks, se traduit pour beaucoup par une volonté de recontextualiser, de déplacer les signes qui se trouvaient ici et que les artistes ne pouvaient se contenter de voir naïvement. Là encore, les frontières traditionnelles de l'exposition sont redistribuées. Pour nous convaincre de cette phase avancée d'hybridation, Geneviève Cadieux a multiplié, en blanc sur noir, des motifs de l'ancien tapis de la banque. «Accrocher une oeuvre aux murs existants ne faisait aucun sens, explique Geneviève Cadieux. Banal en apparence, ce motif végétal du tapis remonte à une tradition architecturale fertile. Comme un miroir, le papier peint que j'ai créé se veut une sorte d'examen et de décodage du langage architectural existant. À partir de cela, ma photo, aussi en noir et blanc, reprend une situation naturelle, un paysage agricole aussi banal que le lieu où on se trouve.» Rendre réel! Les signaux floraux de Geneviève Cadieux guident en même temps le parcours. L'artiste nous aide à repenser notre rapport au cadre même de l'exposition et à son contexte d'origine. Issue d'un tapis hideux, cette empreinte florale multipliée se fait l'emblème des métamorphoses créatrices qui nous sont proposées.

Ailleurs, le court-circuit entre réalité et simulacre se joue également à plusieurs niveaux, jusqu'aux images d'un film haletant tourné sur les lieux. Double brouillard, de Pascal Grandmaison, traduit dans ses boucles, ses cadrages, ses travellings et son retournement implacable les flux monétaires de la nouvelle économie. «Tourné avec une vieille caméra 16 millimètres, ce film qui se replie sur lui-même est structuré comme un palindrome. Le scénario fait se rencontrer un même personnage qui se dédouble.» L'architecture naguère impressionnante des banques évoque aujourd'hui davantage le libre-service. Cette transformation a inspiré l'artiste-cinéaste. «Les transactions financières sont dématérialisées, poursuit Grandmaison. Je voulais aussi exprimer ce côté abstrait et traduire en son et en image la volatilité de l'argent».

Conjuguant menace et ludisme, Patrick Bérubé nous communique en terrain miné les traces d'un faux cambriolage. Ses décors sont faits d'autres «allers-retours». De multiples détails s'y assemblent pour récréer l'histoire d'une perte de contrôle. «L'impression de véracité se superpose à ces touches d'humour pour opérer un renversement.» À l'entresol, l'odyssée spatiale de Jean-Pierre Aubé arrête tous les comptes courants et s'inspire de Kubrick. «Je recrée la trajectoire d'une sonde spatiale, explique l'artiste. Ici, le "rendre réel" de l'art, celui de la science-fiction ou de la science tout court qui explore des endroits jamais vus, se conjuguent». La vidéo de Jean-Pierre Aubé envoie valser en apesanteur tout rappel du lieu et de ses activités antérieures. Mutation déterritorialisée? Dérive? Délocalisation? Ce voyage dans l'espace, à des années-lumière des étalages classiques liés à la notion d'exposition, nous dicte ses éclatements et ses disséminations.

Collaborateur du Devoir


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