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Terre des Hommes
A peine sorti de la révolution tranquille, Montréal a acquis ses lettres de noblesse et est devenu, le temps d'une saison, le centre de l'Humanité. C'était quelques années après la mort de John Kennedy, avant celle de Robert et de Martin Luther King.
C'était l'ouverture aux autres langages, aux autres musiques, aux autres cultures culinaires et à l'Humain au Sens large. C'était le premier réveil du Québec au sentiment planétaire, à l'environnement, à la politique internationale, à l'exploration de l'Espace, à la révolution médiatique à venir. C'était le premier regard sur le développement des sciences et de la médecine.
C'était le métro de Montréal avec son odeur de cuirette encore neuve. C'était le passage en tunnel sous le fleuve. C'était l'ascenseur du pavillon du Québec, c'était la rencontre dans les îles de toutes les nations avec en fond de toile sonore la radio transistor qui jouait Sergeant Peppers des Beatles qui sortait le monde de la Pop des ornières du muzak. C'était la beauté des femmes en mini juppes et la découverte de la libération de la femme.
C'était le portrait de Marguerite Van Eyck de Jean Van Eyck sorti directement du musée Groeninge de Bruges avec ce choc incommensurable avec la beauté de l'art gothique engouffré dans les plis de dentelle de la coiffe.C'était le choc avec le monde de la Mésopotamie avec la statue sans tëte en diorite de Gudéa, prince de Lagash qui datait de 2150 années avant Jésus-Christ. C'était la statut Égyptienne de Amménémhat-ankh en grès silicieux ocre et orangé sorti du Louvre et celle d'Amenhotep en scribe accroupi venu du Musée du Caire. C'était la beauté du nu masculin, un Kouros datant de 480 avant J.C. provenant du British Museum.C'était la rencontre avec l'Étrurie avec les personnages provenant de la Villa Giulia de Rome, avec l'homme accroupis et son chien étouffant sous les gaz du Vésuve et transportés des Ruines de Pompéi. C'était le premier visage de la civilisation Mochica du Pérou grâce au prêt du Museum of Primitive Art de New York. C'était le personnage de la civilisation pré-khmère prêté par le musée Guimet de Paris et la découverte des Upanishad et des Védas à travers la danse sacrée de l'Inde expliquée en détail et exécutée par les meilleurs danseuses de ce pays : tabla, tampura, sitar ... des mots nouveaux et des instruments jusqu'alors inconnus à Montréal. C'était la Stèele du Guerrier de Sibérie provenant du musée d'État historique de Moscou en pleine guerre froide. C'était la statue du prêtre lisant du Temple Rokuharamitsu-Ji de Kyoto au Japon (la première fois que j'entendais le nom de cette ville) et la découverte du bouddhisme, de la méditation de la musique de koto, du shakuhaki, du goüt de la cuisine japonaise.C'était le portrait le plus connu de Christophe Colomb venu du Metropolitan Museum de New-York. La découverte du peintre Lucas Cranach le vieux, le portrait de vieil homme de Lorenzo Lotto de la Pinacothèque de Milan, l'autoportrait de Rembrandt parvenu du musée de la Haye, le buste flamboyant et maniériste de l'Emoereur Léopold 1er du Kunsthistorisches Museum de Vienne, c'était le saisissant portrait de Dostoïevsky de la galerie Trétiakov de Moscou, la première fois que j'entendais parler de lui. C'était le portrait du docteur Gauchet de Van Gogh, la femme aux yeux bleus de Modigliani, la prise de conscience des angoisse existentielles des grands artistes, la femme en pleurs de Picasso parvenu de Londres, le contrat de mariage de William Hogarth du National Gallery de Londres et ma première compréhension d'une scène de genre. La place du Théatre Français de Camille Pissaro du Minnesota Institute of Arts.La joie de découvrir mon premier Corot, mon premier John Constable, la toile fulgurante de Caspar Davud Friedrich de l'homme et la femme contemplant la lune de la Galerie Nationale de Berlin.la pourvoyeuse de Chardin, Edgar Degas, Saint Pierre Reniant le Christ de Rembrandt, les paysages de Venise de Francesco Guardi venu du Louvre, la découverte de Louis le Nain, George de la Tour. La découverte des petites scènes sculptées de la nativité des crèches populaires de Pologne, de la dentelle de Bruges, les boîtes de miniatures sur laque de Fedoskino, Mstiora, Palek et l'Icône Russe. La fois ou un vieux géologue soviétique m'a pris sur ses genoux et m'a mis dans les mains les plus beaux cristaux des minéraux du monde avec le regard respectueux et admiratif que l'on porte sur un enfant du monde libre. C'était la Ronde et ses manèges.
Après l'Expo 67, je n'étais plus barbare, j'ai cessé de pisser sur les sièges de toilette et je savais qu'au delà de Pont-Viau et de Bois des Filions, il y avait une infinité de manières d'être humain sur cette Planète et que le Monde avait un passé et un avenir si on en prenait soins.
Pierre Castonguay
Laval
