L'Europe honore Lepage

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Isabelle Porter
Édition du vendredi 27 avril 2007

Mots clés : Europe, Robert Lepage, prix, Culture, Théâtre, Grèce (pays), Québec (ville)

Un prodigieux antidote à l'empoussièrement de la tradition théâtrale

Photo: Clément Allard

Après Peter Brook, Ariane Mnouchkine et Robert Wilson, Robert Lepage recevra dimanche en Grèce le prix Europe, l'un des plus prestigieux dans le domaine du théâtre à l'échelle mondiale. Suédois, Britanniques, Français, ses critiques comme ses collaborateurs s'entendent: en Lepage, le Vieux Continent a découvert un prodigieux antidote à l'empoussièrement de sa tradition théâtrale.

Thessalonique -- «Il a trouvé une forme de théâtre pour une génération qui s'intéresse aux films, résume le producteur anglais Michael Morris, qui travaille avec Lepage depuis plus de 20 ans. Aujourd'hui, beaucoup de gens, et en particulier les jeunes, ne sont pas très attachés au théâtre, mais Robert a une façon d'approcher les histoires qui est très filmique.» «Vous savez, moi-même, je n'aime pas vraiment le théâtre», ajoute en rigolant celui qui travaille avec les plus grands, tels Robert Wilson, Pina Bausch...

Michael Morris est le premier Anglais à avoir reçu l'Ordre national du Québec pour sa contribution au rayonnement des artistes québécois à l'étranger. Au milieu des années 1980, il a permis à Lepage ainsi qu'à Édouard Lock de se produire à Londres. «Une des raisons pour lesquelles Robert a autant innové au théâtre, c'est qu'il n'a pas à supporter le poids de la tradition européenne. Au Québec, vous n'avez pas le poids de Shakespeare, vous avez celui de Michel Tremblay!»

Critique de théâtre au Nouvel Observateur, Odile Quirot abonde dans ce sens. «S'il est un metteur en scène qui crée un théâtre en phase avec notre époque, c'est lui», estime-t-elle. C'est en dérogeant à la tradition que Lepage a su s'imposer au cours des années 1990. «Son théâtre "impur", hybride, tranchait avec ce qui se pratiquait en France et ailleurs en Europe.»

Jeune producteur pour le Royal Dramatic Theater entre 1993 et 1999, le dramaturge suédois Peder Bjurman avait été renversé par le bain de jouvence qu'avait donné Lepage au Songe de Strindberg. «Il a apporté de nouvelles perspectives au genre de théâtre que nous faisions à l'époque. Sa lecture de la pièce était très contemporaine et complètement différente de notre style très "bergmanien". Nous avions une approche psychologique et très réaliste, ce qui est assez typique de l'Europe et en particulier de la Suède. Il a complètement changé ça.»

Le comédien britannique John Cobb, qui est de la distribution de la nouvelle création d'Ex Machina, Lipsynch, parle d'une «bouffée d'air frais» pour une scène européenne aux horizons parfois fermés. «Robert n'a pas peur de sonder les richesses de cultures qui ne sont pas les siennes, comme la Chine dans La Trilogie des dragons. Ça lui donne une vue globale sur les choses et une portée universelle.»



Grande fête du théâtre à Thessalonique

Proches collaborateurs, critiques et spécialistes du théâtre affluent en fin de semaine à Thessalonique à l'occasion de la remise du prix. Le premio Europa s'accompagne d'une bourse de 60 000 euros remise par le Conseil de l'Europe à des artistes qui «ont contribué à la compréhension mutuelle entre nations». L'homme de théâtre québécois devait partager cet honneur ex æquo avec le metteur en scène allemand Peter Zadek; or ce dernier a provoqué le premier coup de théâtre hier en se retirant. Du coup, des activités en lien avec Lepage pourraient s'ajouter.

Bref, voilà une année bien symbolique pour le metteur en scène québécois. Ex Machina fêtera en effet ses dix ans au début de juin, lui-même aura 50 ans en décembre, et sa carrière internationale, bientôt vingt.

Au-delà du respect qu'ils ont pour son travail, les collaborateurs européens de Lepage saluent la simplicité de l'homme. «C'est une icône, ce qui est très surprenant quand on connaît son caractère», fait remarquer le dramaturge suédois Peder Bjurman, qui est derrière le concept original de La Face cachée de la lune. «Il est très admiré ici, en Europe; on le voit comme une espèce de pop star du théâtre, mais il est la personne la plus terre à terre et la plus empathique qu'on puisse connaître.»

Robert Lepage le rappelle souvent: son travail est d'abord l'oeuvre d'une compagnie, Ex Machina, un groupe de gens, une gang. Cela avait frappé Odile Quirot qui, en 1989, évoquait dans Le Monde l'«instinct de troupeur» de Robert Lepage, «le gars de gang». S'il parvient à exprimer autant de choses et à toucher les gens aussi intimement, c'est apparemment parce qu'il écoute beaucoup, note Peder Bjurman. «Il a une mémoire prodigieuse. Nous avons des discussions en ce moment qui ont débuté il y a dix ans, et il va se rappeler chaque mot, chaque détail d'une certaine conversation dans un certain café dix ans plus tôt. Il garde toutes ces idées en réserve et va piger là-dedans très facilement lorsqu'il travaille.»

John Cobb a trouvé dans la méthode de travail de Lepage une véritable «libération». «Je n'avais jamais vu à l'oeuvre une telle focalisation sur l'imagination des acteurs, se rappelle-t-il. L'idée que l'acteur puisse influencer la façon dont une pièce de théâtre se développe, qu'il puisse écrire son propre texte, suggérer des solutions à des problèmes dramaturgiques et puisse être aussi étroitement engagé dans le contenu et le sens de la pièce, ça n'a jamais cessé de me fasciner.»

Mais s'il y a une telle parenté d'esprit entre Lepage et le Vieux Continent, est-ce parce que l'artiste a quelque chose de fondamentalement européen? Au contraire, nous répond-on. «Plus qu'européen, Lepage est, je crois, un voyageur curieux des autres: la France, la Chine, l'Occident et l'Orient tout autant, croit Odile Quirot. Son savoureux talent de conteur, qu'il écrive, collectivement ou non, des sagas ou des petites scènes qui sont autant de nouvelles, est très québécois, vu d'ici.»

À l'image de son époque, Lepage vit la tension entre le besoin de racines et l'ouverture sur le monde. Une tension en quelque sorte exorcisée dans son oeuvre par tous ces liens tissés entre les pays, les cultures, les individus. Des liens qui rendent possibles ces rapprochements dont l'homme d'aujourd'hui a tant besoin.

Il a déjà été question d'un déménagement à Londres, se rappelle Michael Morris, mais ça n'aurait pas été une bonne idée. «Ses racines, surtout en ce qui concerne la ville de Québec, sont très importantes. S'il essayait de travailler dans une grande ville comme Londres, Paris ou New York, il y aurait tellement de distractions. À Québec, il a cet outil prodigieux qu'est la Caserne; c'est très calme et il peut vraiment se concentrer sur son travail. Je ne peux pas penser à une meilleure situation et en fait, s'il décidait de venir à Londres, j'essayerais de l'en dissuader!» L'argument est aussi valide d'un point de vue artistique, poursuit-il. «C'est important pour lui d'être proche de ses racines. Il y a quelque chose chez Robert qui combine sensibilité locale et vision globale du monde, et je crois qu'une des raisons pour lesquelles son travail a autant de succès, c'est qu'il n'a jamais perdu de vue le contexte local.»

D'après le comédien John Cobb, la passion de Lepage pour la géographie lui aurait ouvert les yeux «sur les points communs et les connexions entre les cultures». Cobb avait d'ailleurs été recruté par Lepage pour Les Plaques tectoniques, en 1990, parce que ce dernier voulait travailler avec des comédiens écossais ou gallois, «en périphérie de la culture anglaise».

«Il se voit comme vivant dans la périphérie de l'Amérique du Nord, une situation qui ressemble à celle de la Suède en Europe, note pour sa part Peder Bjurman. Nous parlons souvent ensemble de ce que c'est, que d'habiter dans des extrêmes géographiques. Peut-être que cela nous force à être curieux, à explorer.»

Le Devoir



Notre journaliste séjourne en Grèce à l'invitation du prix Europe pour le théâtre.


Vos réactions


Avec toute notre reconnaissance - par Pierre François Gagnon
Le vendredi 27 avril 2007 10:00

Robert lepage - par Jacques Laurin (laurinjacques_131@hotmail.com)
Le vendredi 27 avril 2007 07:00

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