Le capteur de lumière

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Odile Tremblay
Édition du vendredi 27 avril 2007

Mots clés : Cinémathèque québécoise, Nuri Bilge Ceylan, Cinéma, Culture, Canada (Pays), Turquie (pays)

Du 28 avril au 2 mai, le grand cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan donne rendez-vous aux cinéphiles. Quatre longs métrages et un court tissent une oeuvre d'une cohérence extraordinaire.

Cette rétrospective à la Cinémathèque est l'occasion de voir aussi en primeur le plus récent film du cinéaste Nuri Bilge Ceylan, Les Climats, dans lequel il incarne lui-même le macho alors que sa propre épouse, Ebru Ceylan, joue la belle compagne, malheureuse et repliée sur elle.

Ce coup de chapeau à Nuri Bilge Ceylan constitue un événement rare. Avec un coup de pouce de la revue électronique Hors Champ, la Cinémathèque québécoise consacre une des premières rétrospectives complètes à ce cinéaste-peintre (ses plans ont la beauté de ceux de Sokourov). En 2003, Cannes avait couronné son magnifique Uzak: double prix d'interprétation masculine pour les acteurs et Grand Prix du festival.

Il est le cinéaste du non-dit et de l'incommunication des êtres qui s'aiment et ne peuvent s'atteindre. Sous son regard, les visages, les corps parlent et les bouches se taisent. Quant aux sensations, elles donnent du temps au temps. Ce photographe d'origine est aussi un oeil pour des cadrages de beauté pure et un accoucheur de lumière. Travaillant souvent avec sa famille et ses amis, le cinéaste turc ne s'éparpille jamais hors des chemins qui lui sont familiers et puise une force extraordinaire dans son absence totale de concessions aux contraintes commerciales.

Cette rétrospective est l'occasion de voir aussi en primeur son dernier film, Les Climats, en compétition au dernier Festival de Cannes. Une oeuvre d'une beauté pure sur l'incommunicabilité dans un couple. Il incarne lui-même le macho alors que sa propre épouse, Ebru Ceylan, joue la belle compagne, malheureuse et repliée sur elle.

Les Climats est un film de plans parfaits, de cadrages idéaux, de neige, de pluie et de soleil, où les éléments répondent aux états d'âme et où l'impossible union des êtres confère sa pulsation au film.

Avec ces tourbillons de flocons, ces images magiques, ces rares paroles, cette musique incantatoire, ces gros plans sur des visages si loin, si proches, Nuri Bilge Ceylan filme le malheur des rendez-vous manqués. Les Climats offre par ailleurs une des scènes de baise les plus frénétiques qu'on ait pu voir au cinéma, entre le héros et sa maîtresse, violentes, irrésistibles, montées avec un rythme magistral et un humour final qui jette le spectateur à terre, comme les amants, effectivement tombés au sol.

À revoir aussi, Uzak, cette lente et hypnotique relation entre un photographe d'Istanbul et son cousin de province qui s'installe chez lui. Éloignements, malaises, chassés-croisés: ces relations qui n'en sont pas entre deux êtres que le cinéaste ne nous demande pas d'aimer se tissent dans un univers clos, débordant sur Istanbul dépouillé de tout décor de carte postale. Une ville inconnue qui appelle l'errance sous sa caméra de contemplation.

Nuages de mai (2001) pourrait constituer une histoire classique de film dans le film puisque le héros retourne sur les lieux de son enfance afin de filmer ses proches. Mais ceux-ci ne sont irrémédiablement qu'eux-mêmes et échappent à l'oeil qui veut les mythifier. Ceylan crée lui-même ici la toile qui le capturera.

Le superbe Kasaba (1997), filmé à hauteur d'enfants, emprunte le chemin d'un petit village et constitue une ode à la nature, captée de manière différente par chacun des personnages. La poésie des répliques et des images révèle déjà la profondeur d'un grand cinéaste.

Intéressant aussi de découvrir Koza (1995), court métrage de 20 minutes qui met en scène les parents du cinéaste. Cette oeuvre muette, en noir et blanc, joue de symbolisme, abordant la mort et le vieillissement. Tout l'univers de Nuri Bilge Ceylan, qui promène sa caméra dans les prés caressés par le vent, s'arrête sur un insecte, un chat mort, le visage buriné de ses parents, est au poste dans ce film, sans toutefois la finesse technique qui le caractérisera par la suite. Il ne glisse pas encore sur sa toile en gommant toutes les aspérités, appuie un peu fort chaque symbole, mais c'est déjà lui dans cette première oeuvre. On demeure fasciné par sa constance, par sa vision personnelle que rien n'entrave, par son sens de l'esthétisme, posé sur une Turquie inconnue, fascinante et moderne.


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