Fuite embarrassante pour Harper

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Hélène Buzzetti
Édition du mercredi 25 avril 2007

Mots clés : Harper, conservateurs, libéraux, Gouvernement, Canada (Pays)

Le plan vert des conservateurs faxé par erreur aux libéraux

Le tout-Ottawa était en émoi tard en soirée hier après que les conservateurs eurent envoyé par erreur à leurs rivaux libéraux le plan vert qu'ils devaient dévoiler deux jours plus tard. Les libéraux ont exhorté le gouvernement à en devancer l'annonce de crainte que d'autres privilégiés, moins scrupuleux, ne tentent de profiter de la fuite.

Au moment de mettre sous presse hier vers minuit, les conservateurs ne s'étaient pas pliés à la demande libérale et n'avaient pas l'intention de le faire non plus. Selon le ministre de l'Environnement, John Baird, les libéraux n'ont reçu qu'une «ébauche de discours». «On va continuer de rendre public notre plan jeudi», a-t-il affirmé sur les ondes du réseau TVA dans un français laborieux.

M. Baird devait rendre public son très attendu plan vert demain à 16 heures, à Toronto, après la fermeture des marchés financiers. Selon les informations qui circulaient, les mesures prises pour ce dévoilement ressemblaient en tout point à celles en vigueur lors d'un budget gouvernemental: huis clos, séance d'informations techniques pour les journalistes et les groupes d'intérêt, annonce publique après 16 heures. Mais voilà qu'hier en fin de journée, le discours de M. Baird a été envoyé par télécopieur... au bureau de l'opposition officielle. Bref, chez les adversaires libéraux.

Ce plan dira enfin aux grands émetteurs industriels de gaz à effet de serre (GES) dans quelle mesure ils devront réduire leur niveau de pollution afin de se conformer au protocole de Kyoto sur les changements climatiques.

«Je ne pouvais pas croire ce que je lisais!», raconte le député David McGuinty, en entrevue avec Le Devoir. D’ailleurs, environ une heure plus tard, il a reçu une seconde télécopie l’avertissant de ne pas utiliser le document. «Vous êtes en possession d’un document vous ayant été envoyé par erreur. Veuillez l’ignorer. Le partage, la reproduction ou la distribution de son contenu est strictement interdite et constituerait une infraction en regard des lois sur la sécurité ou autres», était-il écrit, selon la version anglaise lue au téléphone par M. McGuinty.

M. McGuinty a alerté les médias en soirée sans leur divulguer le contenu du discours. Il a aussi remis le document au sergent d’armes de la Chambre des communes et réclame que la GRC se penche sur la question. Toutefois, il se demande si d’autres intervenants n’auraient pas aussi reçu le document et si ceux-ci, moins honnêtes, ne tenteraient pas d’en tirer profit sur les marchés financiers.

L’équipe du ministre Baird a jonglé pendant quelque temps avec l’idée de tenir une conférence de presse hier soir, vers les 22 heures, mais celle-ci a été abandonnée, sans doute par crainte d’alimenter, plutôt qu’apaiser, la tempête. Sur les ondes de TVA, le ministre, à qui on demandait si d’autres auraient pu recevoir le document et en profiter, a répondu: «Non. C’est une ébauche de discours envoyée au mauvais numéro de fax une fois». Il a aussi tenté d’en dégonfler l’importance. «Il y a seulement un chiffre global dans ce discours». Il n’a pas expliqué de quel chiffre il parlait.

Pendant la courte entrevue télévisée, John Baird a quand même répété à deux reprises qu’il assumait les conséquences de l’erreur. «Je suis le ministre, je prends la responsabilité du fonctionnement de mon bureau.»

C’est la deuxième fois que les libéraux se retrouvent en possession de documents internes de leurs adversaires. La dernière fois, ils avaient retrouvé des boîtes de documents laissées derrière par feu l’Alliance canadienne.

Vive Kyoto!
Tout ce brouhaha aura finalement fait ombrage à la décision-surprise des conservateurs, plus tôt en journée, d’appuyer une motion du Bloc québécois demandant l’imposition de cibles absolues de réduction de gaz à effet de serre. Cet appui, perçu comme un moyen de reverdir son image, allait à l’encontre des positions habituellement défendues par le gouvernement conservateur.

La motion «invite le gouvernement à établir au plus tôt des cibles absolues de réduction des gaz à effet de serre permettant d’atteindre les objectifs du protocole de Kyoto» et ainsi mener à l’établissement, «dans les meilleurs délais, d’une Bourse du carbone à Montréal». Elle a été adoptée à l’unanimité, par les 283 députés présents.

Les partis d’opposition ont cependant rapidement mis des bémols à cette décision étonnante, accusant le gouvernement de jouer sur les mots et le soupçonnant de ne rien changer à son discours, sauf les apparences. 

Le gouvernement a toujours indiqué par le passé que l’imposition de cibles absolues était impossible à court terme à cause des impacts trop grands sur l’économie et l’industrie. Il privilégie plutôt les cibles basées sur les niveaux d’intensité. Celles-ci exigent seulement que pour une même unité de production (une tonne de papier journal, par exemple), l’émission de GES diminue. Si le nombre d’unités produites augmente, l’émission de GES augmente aussi.

Dans une drôle d’interprétation, le ministre Baird a contourné le débat entre les deux approches, faisant valoir que «les gens utilisent différents mots», mais que ce qui importe est d’arriver à abaisser les émissions de GES, point à la ligne. «La motion parle d’une réduction absolue et j’ai dit depuis quelque temps que j’appuyais le besoin de réelles réductions», a expliqué M. Baird, en lisant la motion du Bloc qu’il avait sous les yeux.

Pourtant, la motion comporte bel et bien l’expression «cibles absolues». Placé devant cette contradiction, le ministre a esquivé les questions des journalistes. «On peut débattre sans fin sur les questions de langage, a-t-il. Je crois que les Canadiens veulent voir un plan qui fera en sorte que les gaz à effet de serre seront en baisse, pas en hausse.»

L’opposition craint que cette apparente volte-face des conservateurs ne soit que de la frime. «Je pense que les conservateurs tentent de se donner une image verte. On les jugera aux fruits qu’ils vont nous proposer», a commenté le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.
***
Avec la collaboration d’Isabelle Rodrigue, de la Presse canadienne


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