La chasse aux talents est ouverte
Mots clés : Cisco, Silicon Valley, Mondialisation, États-Unis (pays)

Photo: Agence France-Presse
«La globalisation de la chaîne de production est quelque chose qu'on faisait déjà il y a cinq ou dix ans. Ça, c'était la partie facile», dit Robert Lloyd, vice-président exécutif de Cisco Systems dans l'un des bureaux étonnamment modestes des membres de la haute direction de l'équipementier américain au chiffre d'affaires annuel de 28,5 milliards $US. «Le défi maintenant est de trouver les talents nécessaires et de savoir faire participer nos clients à l'élaboration de nos produits.»
L'entreprise a annoncé récemment son intention d'investir 1,1 milliard $US en Inde et d'y tripler ses effectifs à 6000 employés au cours des trois à cinq prochaines années. «L'Inde ne restera pas longtemps un réservoir de "cheap labor", poursuit ce Montréalais d'origine. Cisco ne va pas à Bangalore aujourd'hui pour ouvrir des centres d'appels ou tester des logiciels. On y va pour leur talent créatif. Pour trouver une main-d'oeuvre qualifiée, des ingénieurs brillants avec des idées inventives.»
Quoi qu'il arrive, Cisco gardera toujours ses racines aux États-Unis, assure-t-il. «Tout le monde doit comprendre, cependant, que l'on entre dans une période de chasse mondiale aux talents. Le seul frein qu'il pourrait y avoir à la croissance économique des États-Unis, comme du Canada, est cet accès aux talents.»
Depuis la publication du best-seller du chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, Le monde est plat, tout le monde semble s'entendre pour dire que les ordinateurs, la libéralisation du commerce, Internet et les délocalisations ont fait en sorte que la concurrence entre les économies industrialisées et les pays en voie de développement se fait de plus en plus d'égal à égal.
«En réalité, le monde n'est pas plat, c'est une gaufre, dit l'économiste William Miller, de l'université Stanford en Californie. On y retrouve des endroits qui ressortent du lot à cause de leur excellence dans certains domaines.» Tout le monde l'a compris, aussi chaque région cherche les secteurs d'activité économique prometteurs dans lesquels elle pense avoir des chances de se démarquer.
Un domaine d'activité particulièrement en vogue ces temps-ci, par exemple, est celui des sciences de la vie. Une rapide tournée dans cinq régions américaines nous a permis de constater que de nombreuses villes formaient le projet de devenir un jour «la Mecque dans le secteur aux États-Unis». «Rien n'empêche que plusieurs villes aient leur grappe industrielle dans le même secteur économique, surtout lorsqu'il est question d'un domaine aussi large et aussi bien financé que celui-ci, observe le professeur Miller. En même temps, il est certain que tous ne pourront pas y arriver.»
Encore une fois, l'un des facteurs déterminants semble devoir être la présence ou non de main-d'oeuvre qualifiée sur place. Les régions et les villes américaines l'ont bien compris et rivalisent de charme pour garder ou attirer chez elles les meilleurs éléments. Chicago met en avant la beauté de sa ville et le dynamisme de sa vie culturelle; Saint Louis fait valoir ses belles maisons à prix modiques et son mode de vie convivial; Austin vante son climat, sa jeunesse et son dynamisme; Silicon Valley propose sa nature, la proximité de San Francisco et la grisante inventivité de ses entreprises.
«Pour la première fois de l'histoire, les étudiants universitaires cherchent d'abord l'endroit où ils veulent vivre plutôt que l'entreprise pour laquelle ils veulent travailler, note Paul Krutko, directeur au bureau de développement économique de San Jose. Aujourd'hui, ce sont les entreprises qui courent après cette main-d'oeuvre qualifiée, pas l'inverse. Les employeurs doivent aller là où les travailleurs se trouvent.»
Cela signifie que les entreprises qui veulent demeurer compétitives n'ont pas le choix d'aller à l'étranger, répète-t-il. «Cisco est le plus grand employeur ici. Pourtant, si elle n'était pas en Inde et en Chine, j'irais personnellement lui botter les fesses pour qu'elle y aille.»
L'étranger
Cela signifie aussi que les immigrants qualifiés sont non seulement les bienvenus aux États-Unis, mais absolument nécessaires, dit Paul Krutko à l'instar de plusieurs autres.
Une récente étude de l'université de Duke, en Caroline du Nord, révélait que plus de la moitié des nouvelles entreprises de haute technologie créées entre 1995 et 2005 à Silicon Valley comptaient au moins un fondateur d'origine étrangère. Ces entrepreneurs étrangers sont indiens, chinois ou encore européens.
Les attaques du 11-Septembre et le resserrement des règles d'immigration qui s'est ensuivi leur ont rendu la vie beaucoup plus difficile. «Pour plusieurs entreprises américaines, les nouvelles mesures de contrôle aux frontières sont une véritable catastrophe», dit Steven Clemons, directeur à la New America Foundation, un think tank centriste à Washington. «On finira bien par trouver des façons plus efficaces de différencier les bons des méchants immigrants, mais d'ici là, un bon nombre d'entreprises auront probablement décidé de déménager une partie de leurs activités directement en Inde ou en Chine pour se simplifier la vie.»
Le problème ne se pose pas seulement dans les secteurs de pointe. De nombreuses tâches tout en bas de l'échelle mais néanmoins essentielles sont aussi accomplies par des immigrants, reçus ou illégaux. «Allez écouter dans quelle langue se parlent les ouvriers là-bas. Je vous parie que vous n'entendrez pas un mot d'anglais», dit l'économiste William Glade, de l'université du Texas à Austin, en montrant du doigt le grand chantier de construction de l'autre côté du parc où il est assis.
Échelles à vendre
Les Texans sont particulièrement au fait du rôle central, bien que souvent caché, de ces millions d'étrangers qui travaillent dans les cuisines, dans les hôtels, dans les champs et dans les entrepôts de l'économie américaine. Des centaines d'années de cohabitation leur ont aussi appris l'efficacité limitée qu'auront les nouvelles mesures de contrôle que les États-Unis veulent ériger à la frontière avec le Mexique.
Ils rigolent lorsqu'on leur parle de ce nouveau mur que l'on est en train de construire à la frontière. «Le seul effet que peut avoir la construction d'un mur de 20 pieds est de faire augmenter les profits des fabricants d'échelles de 20 pieds», résume le chroniqueur politique Dave McNeely, le sourire en coin. «L'écart de richesse est tellement grand entre nos deux mondes que les États-Unis agissent comme un aimant sur les travailleurs de l'Amérique latine. Si on arrivait, ce qui est impossible, à retourner tous ces gens chez eux, tout arrêterait de fonctionner ici.»
Le resserrement de l'ensemble des contrôles d'immigration pourrait avoir un effet perturbateur sur l'économie beaucoup plus grand qu'on ne le soupçonne, pense Kent Hughes, directeur au Woodrow Wilson International Center for Scholars à Washington. Des réfugiés du fascisme aux étudiants asiatiques de Silicon Valley, le génie des travailleurs étrangers a été de tout temps au coeur du développement économique américain, rappelle-t-il. Pendant que les portes de la forteresse américaine se referment, l'Europe ouvre toutes grandes les siennes. La croissance économique phénoménale de la Chine et de l'Inde convainc également un nombre grandissant de leurs ressortissants de revenir à la maison pour en profiter.
«Tout cela obligera les États-Unis à ne compter de plus en plus que sur leurs seules forces, dit-il. Et nous ramène aux carences de notre système d'éducation et de notre recherche en science.»
«Je ne crois pas que l'on ait encore pleinement compris l'ampleur du problème, dit Robert Lloyd, de Cisco. Depuis l'éclatement de la bulle technologique, on manque de diplômés en génie et en informatique. Beaucoup d'entreprises ont également négligé la formation de leurs employés.» Il faudrait aller dans les écoles, dit-il, expliquer aux jeunes que ce domaine d'activité qui les rebute tant est le même qui a inventé le iPod, Google, YouTube et le jeu en ligne.
On serait porté à croire qu'en cette ère de nouvelle économie rythmée par les avancées continuelles de la technologie, l'objectif ultime de tout pays est de pouvoir être chaque fois l'inventeur de la dernière trouvaille qui révolutionnera les vies et les moeurs. Or il n'en est rien, pense l'économiste et historien Gavin Wright, de l'université Stanford en Californie.
«C'est un hasard si la compétitivité des compagnies américaines est souvent venue, au fil des ans, de technologies mises au point par des entreprises américaines, dit-il. En fait, ce n'est pas si important. L'important est la capacité des entreprises d'être les meilleures pour mettre à profit ces innovations technologiques comme la découverte de nouvelles pratiques d'affaires.»
Pour cela, dit le professeur, il faut bien sûr des ingénieurs et des informaticiens. Mais il faut aussi, et surtout, des dirigeants d'entreprise capables de reconnaître rapidement les possibilités offertes par une nouvelle invention. Il faut également une main-d'oeuvre et un cadre économique qui permettent de traduire tout aussi rapidement ces nouvelles possibilités en nouveaux produits ou en nouveaux modes de production.
«Il se trouve que les États-Unis sont habituellement assez doués là-dedans, note le professeur. Mais vous savez, les historiens, comme moi, sont très mauvais quand vient le temps de prédire l'avenir. Je n'ai aucune idée de la façon dont se passeront tous ces changements auxquels nous assistons. Je suis néanmoins assez sûr d'une chose. C'est qu'à la fin, tout le monde s'en portera mieux.»
***
Fin de la série
Ce reportage a été réalisé à l'occasion d'une tournée de trois semaines aux États-Unis effectuée dans le cadre de l'International Visitor Leadership Program du département d'État américain.
Vos réactions
Réflexion de bonne facture, mais pas un mot sur.... - par Opula Lambert
Le mardi 11 mars 2008 14:00
Très bonne série! - par Charles-André Roy
Le vendredi 27 avril 2007 19:00
Remarquable - par Gilles Châtillon
Le mercredi 25 avril 2007 09:00

