La campagne se met au vert
Mots clés : maïs, éthanol, Austin, Mondialisation, États-Unis (pays)

Photo: Agence France-Presse
Cet engouement tient essentiellement à l'explosion de la demande et des prix de l'éthanol. Cette soudaine popularité du biocarburant a été provoquée par la hausse des coûts de l'énergie, mais surtout par la décision du président Bush d'en augmenter la proportion dans l'essence des voitures afin de réduire la dépendance du pays envers les pétroles étrangers. Cette fièvre jaune s'observe principalement dans ce que l'on appelle le «Corn Belt» des États du Midwest, mais elle s'étend aussi plus au sud, en Louisiane, dans le Mississippi, en Géorgie et en Alabama, ainsi qu'au Texas et en Californie.
Au même moment, une autre source d'énergie renouvelable intéresse de plus en plus les communautés rurales américaines. Il s'agit de l'énergie éolienne. La Californie et le Texas font présentement office de leaders dans le secteur, mais plusieurs autres États rêvent eux aussi d'installer dans les champs leurs propres moulins à vent. On y voit notamment une nouvelle façon, pour les fermiers, de tirer des revenus de leurs terres à un moment où les pressions augmentent à l'Organisation mondiale du commerce pour que les États-Unis abaissent leurs généreuses subventions aux producteurs.
Cet intérêt soudain pour les énergies renouvelables arrive alors que l'économie des régions rurales a récemment pris du mieux, aux États-Unis, grâce à la flambée des prix des matières premières et à la forte croissance du secteur des services qui s'y rattachent. Ces communautés restent cependant très inquiètes quant à leur avenir. Tout ce que l'on raconte sur la nouvelle économie mondialisée semble indiquer qu'il n'y en aura que pour les grands centres urbains.
À l'heure de la nouvelle économie
«Cette histoire d'éthanol est bien sympathique, mais ses effets resteront relativement marginaux, estime le professeur William Glade du département d'économie de l'Université du Texas à Austin. Il faudra bien plus que cela pour réinventer l'économie des régions.» D'autant plus que l'éthanol produit aux États-Unis avec du maïs, et éventuellement avec la cellulose du bois, n'est concurrentiel que grâce aux lourds tarifs imposés à la frontière à l'éthanol fabriqué à moindre coût au Brésil et dans le reste de l'Amérique latine à partir de la canne à sucre.
De toute manière, l'agriculture n'est plus au centre de l'économie rurale américaine depuis longtemps, notent Mark Drabenstott et Jason Handerson du Center for the Study of Rural America de la Réserve fédérale de Kansas City dans une récente étude sur le sujet. Là, comme ailleurs, le secteur manufacturier, mais surtout celui des services ont pris le dessus.
Si le secteur manufacturier ne se porte pas mieux en régions qu'ailleurs, notent les deux experts, leurs plus faibles coûts de la vie et le désenchantement de certaines entreprises au sujet des avantages de la délocalisation vers les pays à faible coût de main-d'oeuvre ont commencé à jouer en leur faveur. De plus en plus d'entreprises américaines seraient en train de passer de l'offshoring au nearshoring. Aidés par des politiques antisyndicales et les habituels incitatifs fiscaux, plusieurs États du Sud ont notamment ainsi convaincu plus d'un fabricant d'autos de s'installer chez eux plutôt que d'aller en Amérique latine ou en Asie.
Internet et les autres technologies de l'information devraient également faire réfléchir toutes ces entreprises dont les travailleurs passent la journée devant des ordinateurs et qui rêvent d'espace et d'une qualité de vie que ne peuvent leur offrir les grandes villes. Le nombre grandissant de retraités qui quittent les villes pour s'installer dans de plus petites communautés commence d'ailleurs déjà à avoir un certain impact sur l'économie des régions. Et l'on ne parle pas du potentiel offert par l'industrie récréotouristique.
La région d'El Paso, au Texas, a décidé de jouer à fond la carte de la nouvelle économie. «Après la signature de l'ALENA, on s'est retrouvé l'une des régions les plus pauvres des États-Unis, raconte Eliot Shapleigh, le sénateur démocrate de l'endroit à la législature du Texas. Toutes nos usines de textiles et de vêtement ont déménagé au Mexique, avant de repartir plus tard vers la Chine. Que faire alors? Vous devez regarder vers l'avant.»
Dans le cas d'El Paso, cela a voulu dire se concerter avec la plus grande ville de la région. Il se trouve que cette ville était Juarez, de l'autre côté de la frontière. «On se réorganise autour de ce que l'on fait de mieux et qui peut être un avantage comparatif dans une économie mondialisée», dit le sénateur Shapleigh. Dans ce cas-ci, il s'agit de faire valoir auprès des investisseurs la position stratégique de ces villes au carrefour des échanges entre les deux pays, ainsi que la jeunesse et le bilinguisme de leurs populations.
Guerres de clocher
Les petites communautés entourant la ville de Saint Louis, au Missouri, auraient bien besoin, elles aussi, d'un plan de développement économique commun. Malheureusement, elles ont beaucoup de mal à se parler.
«On travaille avec 200 communautés éparpillées dans huit comtés dont certaines n'ont pas plus de 200 habitants. Ce n'est vraiment pas facile de s'entendre, se désole Steve Nagel, directeur à l'organisme de développement local East-West Gateway Council of Governments.
La dernière fois qu'une grande chaîne est venue établir un centre de distribution dans la région, chacun a fait ce qu'il a pu pour l'attirer chez lui à coût d'incitatifs fiscaux et de services publics gratuits, se souvient Ron Ameln, éditeur du mensuel d'affaire St. Louis Small Business Monthly. «Au bout du compte, tout le monde a été perdant.»
«Le problème est que nous sommes laissés à nous-mêmes, dit Steve Nagel. Le gouvernement [fédéral] a perdu tout intérêt dans le développement régional. Les ressources vont toutes à cette stupide guerre.»
La tâche de coordonner les efforts de développement des petites communautés revient souvent aux quelque 520 «organisations locales de développement» répandues sur le territoire américain. Ces petites organisations fonctionnent tant bien que mal à partir d'un maigre budget alloué par le gouvernement fédéral principalement sous le couvert de la préparation aux catastrophes et de la sécurité du territoire.
Brian Kelsey agit à titre de coordonnateur auprès de l'un d'eux. Le Capital Area Council of Governments (CAPCOG) près d'Austin est toutefois confronté à des problèmes bien différents des autres. Son principal défi est d'aider la dizaine de comtés ruraux entourant la capitale texane à ne pas se laisser déborder par la croissance.
«La difficulté pour les petites communautés est énorme», dit le jeune homme dynamique dans son bureau tout neuf construit au milieu d'un camp promis à devenir un nouveau quartier industriel. «Leur population a crû en moyenne de 500 % depuis 2000. Elles doivent trouver le moyen de répondre aux besoins en infrastructures routières, en écoles, en services publics... sans perdre le contrôle et risquer ensuite de s'effondrer.»
Heureusement pour lui, la région d'Austin est aussi réputée être l'un des rares endroits où les décideurs de la grande ville et ceux des régions rurales environnantes se concertent pour tirer le meilleur de la ruée économique en cours dans l'État. «Plutôt que de tirer la couverte chacun de son bord quand la région est sur les rangs pour attirer un important investisseur, on convient ensemble de la meilleure proposition à faire dans une perspective de développement régional», explique Brian Kelsey.
Gestion à la française et laisser-faire
Le gouvernement fédéral se fait cruellement absent, déplorent tous les acteurs locaux rencontrés. Les ministères fédéraux de l'Agriculture, du Commerce ou encore des Transports ont bien chacun leurs programmes visant à aider d'une manière ou d'une autre le développement des régions, mais ceux-ci ne s'inscrivent pas dans une stratégie d'ensemble cohérente, déplorent dans leur étude les experts Mark Drabenstott et Jason Handerson. Les gouvernements devraient, disent-ils, encourager les grands acteurs dans chaque région à établir ensemble leurs principaux secteurs économiques d'avenir, et y concentrer ensuite leur aide financière et logistique.
La recette ressemble drôlement à celle appliquée depuis quelques années au Québec avec le projet ACCORD. L'idée n'apparaît toutefois pas soulever beaucoup d'enthousiasme.
«Cela me semble une façon très française de faire les choses», remarque Edward Gresser, économiste au Progressive Policy Institute, un think tank rattaché au Parti démocrate. Je ne vois pas ce genre de chose arriver chez nous. On aurait trop peur que le programme ne devienne l'otage des lobbies. Nous préférons laisser chaque région faire leurs expériences par elles-mêmes et laisser le marché décider ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas.»
William Testa, vice-président et directeur des programmes de recherche de la Réserve fédérale de Chicago, partage cet avis. Le meilleur coup de pouce que le gouvernement central peut donner au développement économique des régions, dit-il, est encore d'investir dans l'amélioration des infrastructures de base, comme le transport ou les communications. «Après cela, il revient à chaque région d'essayer la stratégie qu'elle veut. Certaines réussiront, d'autres pas. Lorsqu'une région est en perte de vitesse, les gens et les entreprises vont simplement dans une autre.»
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Demain: Chasse aux travailleurs qualifiés
Ce reportage a été réalisé à l'occasion d'une tournée de trois semaines aux États-Unis effectuée dans le cadre de l'International Visitor Leadership Program du département d'État américain.
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