L'OTAN accentue sa propagande en Afghanistan
Mots clés : Force internationale d'assistance à la sécurité, OTAN, Forces armées, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)
Kaboul -- À la guerre comme à la guerre, y compris celle de l'information. Et l'Afghanistan ne fait pas exception. Dans le but de gagner le coeur et la tête des Afghans, l'OTAN a mis en place une stratégie secrète de propagande dite «honnête» qui couvre toutes les régions du pays, a appris Le Devoir. Cette opération, qui prend de la vitesse depuis un an, a pour but de transmettre les valeurs occidentales, d'améliorer les relations entre la population et l'OTAN et d'informer les Afghans dans une foule de domaines.
Les civils qui mettent les pieds dans le bunker de l'OTAN sont rares. Les points de contrôle sont nombreux, la surveillance est étroite et aucune photo ou enregistrement n'est permis. Si les combats se déroulent surtout dans l'est et le sud du pays, la tête de l'OTAN, son centre nerveux, est à Kaboul. À l'intérieur des hauts murs se mélangent les 37 nationalités qui composent la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) de l'OTAN. En tout, 37 000 soldats de la coalition sont dispersés en Afghanistan, dont 2500 militaires canadiens.
C'est dans cette forteresse que s'active le «PsyOp», l'abréviation du Groupe d'opération psychologique. Cette unité secrète n'est pas connue du grand public, même si 160 militaires y travaillent, dont quelques Canadiens. Il n'a pas été possible de connaître le nombre de militaires ou de civils canadiens à l'intérieur de l'unité. Le Devoir a appris que ce groupe est responsable de la propagande de l'OTAN en Afghanistan, même si, au sein de la force militaire, on refuse d'employer le mot «propagande» en raison de la connotation négative de cet instrument utilisé en temps de guerre. On parle plutôt de «communication stratégique» ou de «propagande honnête».
«On ne ment plus aux gens comme ça se faisait dans le passé. Ce n'est pas efficace à moyen ou long terme parce que ça nous revient toujours dans le visage. Ce n'est pas de la propagande au sens négatif du terme. On tente plutôt de faire passer de l'information qui peut nous aider et aider les Afghans», explique un militaire rencontré dans le quartier général de l'OTAN et qui oeuvre dans cette unité.
Le «PsyOp» est rattaché au Groupe d'action politique (Policy Action Group). Les dirigeants du PAG relèvent du commandement de l'OTAN, mais aussi directement du président Hamid Karzaï, ce qui est exceptionnel. Le PAG renferme quatre divisions: service de renseignements, opérations de sécurité, communications stratégiques et reconstruction et développement. Même si le PAG concentre actuellement ses activités dans les quatre provinces du Sud, où les combats avec les talibans sont les plus violents, la division des communications stratégiques, le «PsyOp», opère partout au pays. Officiellement, c'est le ministre afghan de l'information et des communications qui est responsable des relations avec cette division au sein du gouvernement Karzaï.
La radio en tête
Le Groupe d'opération psychologique ne ménage aucun effort pour joindre les Afghans. Le moyen principal de communication est la radio, puisque 80 % des Afghans s'informent de cette manière. La BBC britannique, qui diffuse en dari et en pashtou, les deux langues du pays, est d'ailleurs très populaire. L'OTAN a donc créé de toutes pièces la station CJPOTF, disponible sur les ondes dans les langues locales et qui élabore le contenu dans des studios au quartier général de la coalition.
Par exemple, des émissions parlent des projets de reconstruction qui sont en marche ou qui ont été menés avec succès dans les villages voisins. «C'est un pays où l'information voyage mal, car les moyens de communication sont peu nombreux. Il peut y avoir des bonnes nouvelles à 10 km du village et personne ne va le savoir. On passe donc l'information. Ça montre qu'il se fait quelque chose et ça encourage la population», explique une source de l'OTAN.
La coalition fait aussi fait la promotion de ses activités en diffusant l'importance de la présence étrangère pour le développement du pays. On explique pourquoi les forces étrangères sont intervenues, pourquoi il faut appuyer l'OTAN et comment le faire. Par exemple, les animateurs expliquent qu'il ne faut pas suivre de trop près les convois militaires en voiture ou s'approcher des soldats en courant.
À Kandahar, dans le sud du pays, où les soldats canadiens combattent l'insurrection talibane, l'armée a créé Radio RANA 88,5 FM. Tout l'hiver sur les ondes, au milieu des chansons arabes à la mode, l'OTAN a mené une campagne pour améliorer l'image des troupes de la coalition et aider la population à éviter les accidents. «Grâce à ça, on commence à voir des Afghans qui nous préviennent des endroits où sont enterrées les bombes improvisées qui font sauter les chars. [...] On a aussi dit aux enfants de ne pas nous apporter les bombes quand ils les trouvaient, parce que ça nous rendait un peu nerveux!», affirme le chef d'état-major Jean Trudel, l'un des plus hauts gradés de l'armée canadienne sur la base de l'OTAN, à Kandahar.
L'armée utilise aussi les ondes pour convaincre certains villages de travailler en collaboration avec l'OTAN ou encore de ne pas faire affaire avec une personne en particulier que l'on veut éviter. On tente ainsi de réduire l'influence des seigneurs de guerre et des chefs talibans en les isolant.
Partout au pays, les émissions élaborées par des professionnels de la psychologie et des communications font aussi la promotion des «valeurs occidentales», dit-on, notamment la démocratie, la liberté, la justice, le droit de la personne et des femmes. La radio de l'OTAN diffuse aussi des messages d'intérêt public en matière de santé et d'éducation. Par exemple, une des émissions explique aux femmes comment s'occuper de leurs bébés. Une autre parle d'hygiène.
Des centaines d'antennes de télécommunications ont été érigées en Afghanistan. Le nord du pays, moins instable, a vu pousser 60 de ces antennes depuis quelques mois. Dans la capitale, Kaboul, la présence de radio et de télévision a facilité la tâche de l'OTAN.
Le Groupe d'opération psychologique élabore aussi des téléromans qui sont diffusés à la télévision. À la télévision comme à la radio, ce sont toujours des Afghans qui sont les acteurs ou les animateurs, afin de donner un visage local aux émissions et d'augmenter leur efficacité. Des brochures ont aussi été créées, mais en plus petite quantité, puisque 56,9 % des hommes et 87,4 % des femmes sont analphabètes en Afghanistan.
Cette propagande «honnête» est très efficace, puisque le peuple afghan, peu scolarisé et disposant de peu de sources d'information, est, dit-on, facile à manipuler. C'est vrai pour l'OTAN, mais aussi pour les talibans, qui ne se gênent pas pour lancer des rumeurs et mener leurs propres campagnes.
De plus, les talibans sont partout et se fondent dans la masse. Plusieurs Afghans qui voudraient aider les forces internationales ne savent pas comment ou hésitent à le faire puisqu'ils ont un voisin, un cousin, un frère ou un père taliban. «C'est dur de résister à cette pression, explique une source de l'OTAN rencontré au quartier général de la FIAS à Kaboul. La plupart des gens pensent que la communauté internationale est seulement là à court terme et qu'elle va les laisser tomber. Ils ne veulent donc pas tourner le dos aux talibans au cas où ils reviendraient prendre le pouvoir. Il faut donc les convaincre du contraire et dire qu'on va être avec eux pour longtemps. L'information sert aussi à ça.»
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Notre journaliste séjourne en Afghanistan à l'invitation de la Défense nationale du Canada.
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