Qui a peur du libre-échange?

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Éric Desrosiers
Édition du samedi 21 et du dimanche 22 avril 2007

Mots clés : Chicago, protectionnisme, Gouvernement, Libre-échange, États-Unis (pays)

La tentation protectionniste est de retour aux États-Unis

Une usine textile en Chine. De nombreuses voix aux États-Unis critiquent le libre-échange, les délocalisations et la mondialisation de façon générale. Elles accusent ces phénomènes d'être responsables d'une désindustrialisation des États-Unis et de l'appauvrissement de la classe moyenne.

Photo: Agence Reuters

Les États-Unis ont peur pour leur économie. La mondialisation, la montée de la Chine et les changements technologiques bouleversent les habitudes et raniment les démons du protectionnisme. À Washington, à Chicago, à St. Louis, à Austin et à Silicon Valley, on se demande ce que les gouvernements devraient faire, quel avenir ont les régions et de quoi l'économie de demain aura l'air. Le Devoir vous propose à partir d'aujourd'hui quatre thèmes et quatre portraits de ville sur quatre jours. Aujourd'hui: la montée du sentiment protectionniste et Chicago.

Washington -- Le club privé est tranquille à cette heure du jour. Les politiciens, gens d'affaires et lobbyistes de Washington ont l'habitude de s'y retrouver pour discuter des chances d'élection de l'un ou du projet de loi de l'autre, tout en sirotant un café et en grignotant des biscuits dans le confort des boiseries, de la lumière tamisée et de profonds fauteuils de cuir. Assis sur le bout du sien, Charles Blum s'agite et prend à témoin l'écran de télévision au fond de la pièce. «Vous voyez ça? Ce n'est que le début si on ne fait rien.»

«Ça», c'est CNN, qui raconte en long et en large comment une chute de 9 % de la Bourse chinoise est en train de provoquer la pire dégringolade des marchés boursiers américains depuis des lustres. «Jusqu'à présent, les gouvernements américains ont toujours réussi à éviter que le commerce ne devienne un enjeu électoral important», dit l'ancien négociateur commercial américain devenu président de l'International Advisory Services Group, une firme de consultation et de lobbying au service de très grandes comme de petites entreprises. «Mais on sent aujourd'hui une révolte monter de la base. Entre 30 et 40 élus au Congrès doivent leurs sièges, depuis les élections, en bonne partie à ce sentiment de révolte et savent qu'ils devront agir en conséquence.»

Si les principaux candidats à la prochaine élection présidentielle, des républicains Rudolph Giuliani et John McCain aux démocrates Hillary Clinton et Barack Obama, se sont jusqu'à présent bien gardés de monter dans ce train, de nombreux élus démocrates et quelques républicains y sont bien assis en première classe. Le plus connu d'entre eux est peut-être le nouveau sénateur de l'Ohio, Sherrod Brown, auteur d'un livre dénonçant «les mythes du libre-échange». Mais il y en a plusieurs autres, dont le sénateur de la Virginie James Webb, qui s'est fait remarquer en dénonçant le trop grand nombre de travailleurs étrangers au pays, ou encore la sénatrice du Missouri, Claire McCaskill, qui reproche aux accords commerciaux d'avoir exporté à l'étranger les emplois des Américains.

Comme le populaire animateur de la chaîne de télévision CNN, Loo Dobbs, ces voix semblent avoir touché une corde de plus en plus sensible dans la population américaine. Elles critiquent le libre-échange, les délocalisations et la mondialisation de façon générale.

Elles accusent ces phénomènes d'être responsables d'une désindustrialisation des États-Unis et de l'appauvrissement de la classe moyenne. Elles en veulent pour preuve la perte jamais effacée, entre 2001 et 2003, de trois millions d'emplois sur les 17 millions que comptait le secteur manufacturier. Ils dénoncent l'aggravation constante du déficit commercial américain, qui s'élève désormais à 740 milliards $US par année, dont 233 milliards avec la Chine seulement. Le secteur des services, que l'on croyait à l'abri, voit maintenant certains de ses emplois déménager en Inde. Pendant que les grandes entreprises engrangent des profits records, le gouvernement et les familles américaines n'arrivent à maintenir leur train de vie qu'au prix d'un endettement croissant.

L'ennemi public numéro un, disent ces voix opposées à la mondialisation, est la concurrence des économies émergentes, comme la Chine et l'Inde. Pas seulement parce que les coûts de main-d'oeuvre y sont beaucoup plus bas, mais aussi parce qu'elles ont recours à des tactiques déloyales, comme l'omniprésence de l'État dans l'économie et la manipulation à la baisse du taux de change du yuan chinois.

Un autre miroir

«Puis-je me permettre de vous demander quel est le taux de chômage dans votre pays?», demande doucement le professeur Murray Weidenbaum. «C'est la même chose ici. Il n'a jamais été aussi bas. L'inflation n'a jamais été aussi basse non plus et l'économie n'a jamais connu une aussi longue période de croissance ininterrompue», fait remarquer l'économiste émérite de l'université Washington de St. Louis et ancien chef des conseillers économiques du président Ronald Reagan. «Mais cette croissance fait fatalement des perdants et les perdants se font plus entendre que les gagnants. C'est tout à fait normal.»

Il est vrai que l'économie américaine ne se porte pas aussi mal qu'on le dit, convient Edward Gresser, un autre économiste travaillant pour un think tank rattaché cette fois au Parti démocrate. Loin d'affaiblir les entreprises, la mondialisation semble même leur réussir plutôt bien, explique l'expert en commerce du Progressive Policy Institute.

«C'est le cas même dans le secteur manufacturier, explique-t-il. Contrairement à la perception répandue, les entreprises américaines y augmentent sans cesse leur productivité, le volume de leurs exportations et maintiennent leur poids relatif sur les marchés mondiaux.» Mais ces succès sont obtenus grâce à l'adoption de nouvelles technologies de production et ne se traduisent malheureusement pas par la création de tellement de nouveaux emplois.

«La mondialisation a le dos large», observe Robert Scott, économiste à l'Economic Policy Institute, un think tank de gauche. Je dirais que le commerce n'est responsable que de 20 à 30 % de la croissance des inégalités dans ce pays.» Les changements technologiques représentent un facteur explicatif bien plus important encore, pense-t-il. Viennent ensuite, selon lui, la déréglementation du marché du travail, l'affaiblissement des syndicats et les politiques monétaires.

De façon globale, dit Robert Scott, il ne serait pas juste d'affirmer que les travailleurs de la classe moyenne ne profitent pas de la création de richesse en cours. Leurs revenus augmentent cependant bien plus lentement qu'ils ne l'ont fait de l'après-guerre aux années 70, et bien plus lentement encore que le rythme de croissance de l'économie américaine des dernières années.

L'emploi au XXIe siècle

Sur le front de l'emploi, un changement majeur s'est effectué au cours des dernières années, explique Howard Rosen, expert en la matière au Peterson Institute for International Economics. «Il est vrai que le taux de chômage est très bas, mais lorsque l'on perd son emploi, il faut plus de temps qu'auparavant pour s'en trouver un autre, et souvent seulement au prix d'un recul de son niveau de vie.»

De plus, la proportion de travailleurs qui passent par une telle phase de recherche d'emploi augmente chaque année, et ce, dans tous les secteurs économiques, poursuit Howard Rosen. On était habitué au chômage lié aux cycles économiques. On connaissait aussi le chômage provoqué par la lente conversion du pays d'une économie de production de biens à une économie de services. On découvre aujourd'hui un tout nouveau type de chômage, qui est structurel et tient au nouveau mode de fonctionnement de l'économie. «On n'a jamais autant connu de personnes de notre entourage qui sont au chômage et on ne s'est jamais autant attendu à se retrouver éventuellement dans la même situation», résume l'économiste.

L'oncle Sam frappe du poing

De pareils changements dans l'économie commandent une réaction des gouvernements, entend-on dire partout aux États-Unis.

Pour Charles Blum, Washington devrait commencer par se montrer un peu plus ferme à l'égard de ses partenaires commerciaux. La Maison-Blanche a d'ailleurs saisi ces dernières semaines le tribunal de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) d'une série de plaintes contre la Chine pour pratiques commerciales déloyales. Cela a fait dire au fameux économiste de l'Université de Columbia, Jagdish Bhagwati, que de plus grands défenseurs des règles commerciales multilatérales les États-Unis sont devenus leurs pires ennemis.

Ce durcissement de ton en inquiète plusieurs autres. Pas seulement parce qu'on craint l'impact du protectionnisme sur la compétitivité de l'économie américaine, mais aussi parce qu'on sait comment ce genre de fièvre peut s'étendre rapidement et qu'on ne se rappelle que trop bien ses conséquences funestes lorsqu'elle s'est emparée du monde après la crise de 1929.

La nouvelle majorité démocrate au Congrès fait également pression sur la Maison-Blanche pour qu'elle se montre plus exigeante aux tables de négociations commerciales. En échange de son appui au prolongement du mandat du président de négocier des traités en son nom, le Congrès voudrait qu'on y inclue désormais des dispositions exigeant le respect de normes minimales en matière de droit du travail et d'environnement. Cette idée pose toutefois un problème: les États-Unis refusent toujours eux-mêmes de signer sur le sujet des traités aussi élémentaires que les conventions de l'Organisation internationale du travail et le protocole de Kyoto.

Une réforme des politiques fiscales et sociales serait également nécessaire, pensent plusieurs, afin d'aider le pays à ne pas rater le virage de la mondialisation et de s'assurer que la richesse créée soit mieux redistribuée (un article abordera cette question dans notre édition de lundi).

En attendant l'autobus

La politique américaine a du mal à mener ce genre de débat de façon intelligente, déplore Charles Blum. «On a l'habitude de dire, ici, que si un enjeu ne peut pas être expliqué en moins de temps qu'il ne faut pour attendre un autobus au coin de la rue, cela ne vaut pas la peine. Mais une pareille question ne peut pas être réglée en 15 minutes! Aucune question importante ne peut l'être de toute façon.»

Les sondages montrent toutefois que les simples citoyens ont une opinion plus nuancée sur ces sujets qu'on ne le pense généralement. Une vaste enquête réalisée récemment par le Chicago Council of Global Affairs montre en effet que, si 56 % de la population s'oppose à une plus grande libéralisation des échanges avec la Chine et que seulement 30 % pensent que le commerce international favorise la sécurité d'emploi, plus de 60 % estiment quand même que la mondialisation est globalement une bonne chose pour l'économie américaine.

«On oublie souvent qu'au début du siècle, ce sont les États-Unis qui faisaient leur entrée dans l'économie mondiale», rappelle pour sa part le professeur Murray Weidenbaum. «L'Angleterre, et même l'Europe, n'ont jamais plus retrouvé le niveau de domination qu'ils avaient avant cela. Depuis l'entrée du Japon dans l'économie mondiale, les États-Unis également n'ont plus jamais retrouvé le niveau de domination qu'ils avaient dans les années 50. Pourtant, personne ne voudrait revenir en arrière parce que nous avons tous globalement profité de ces changements. La même chose devrait se passer avec la Chine et l'Inde.»

Le Devoir

Lundi: État demandé

Ce reportage a été réalisé à l'occasion d'une tournée de trois semaines aux États-Unis effectuée dans le cadre de l'International Visitor Leadership Program du département d'État américain.


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