Une société propice à ce type de délire

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Alexandre Shields
Édition du mardi 17 avril 2007

Mots clés : Université, Virginia Tech, Tuerie, Décès, États-Unis (pays)

Des policiers lourdement armés pénètrent dans un bâtiment de l'Université de Virginia Tech, où s'est déroulée la tuerie d'hier.

Photo: Agence Reuters

Aussi meurtrière et attristante qu'elle ait pu être, la tuerie survenue hier sur le campus de l'université de Virginia Tech n'est en fait que la plus récente tragédie du genre à frapper les États-Unis. Et comme chaque fois, on peine à expliquer un tel geste. Chose certaine, les sociétés modernes sont des plus propices à la répétition ad nauseam de ce type d'événements.

Le sociologue Jacques Beauchemin souligne d'emblée que ce type de «délire social» n'est pas en soi nouveau, «parce qu'il y a toujours eu des individus délirants dans les sociétés, comme il y a toujours eu des individus assoiffés de violence et de destruction d'eux-mêmes et des autres». Selon lui, «ce qui est nouveau, c'est la forme de la violence. C'est une violence désinhibée, sans limite et délirante. Et ça donne froid dans le dos!».

En effet, au-delà de son bilan extrêmement lourd, cette tuerie n'est pas sans précédent aux États-Unis: depuis mars 1998, c'est au moins la huitième fois qu'un tel incident se produit dans une école ou une université américaine. Un phénomène qui trouverait sa source dans une perte des repères sociaux dans les sociétés modernes, dont les États-Unis sont un symbole.

«Avant l'avènement de la société post-moderne, ces délires étaient contenus par une morale sociale où il existait encore des repères pour différencier ce qui est bien et ce qui est mal, explique M. Beauchemin. C'était intériorisé, même par les individus délirants, et jusqu'à une certaine mesure, ça inhibait [leurs pulsions meurtrières]. Il n'y avait pas ou peu de violence insensée dans les sociétés qui n'avaient pas encore perdu leurs repères moraux.»

La violence était bel et bien présente, ajoute le sociologue, mais l'idée d'un ou plusieurs tireurs planifiant méthodiquement une tuerie de masse -- comme celle qui s'est produite hier aux États-Unis, ou encore au Collège Dawson de Montréal il y a quelques mois -- était difficilement envisageable. «L'individu ne parvenait pas à ses fins, parce qu'il rencontrait sur sa route un certain nombre de repères moraux qui interdisaient ce genre de comportements», soutient M. Beauchemin. Des «repères» qui ont depuis été évacués.

Donc, aujourd'hui, «même si ces comportements demeurent marginaux, la violence insensée est devenue possible, ajoute-t-il. Un délire personnel peut se déployer et "s'exprimer" dans toute sa violence».

Mais qu'est-ce qui s'exprime à travers ce délire? «C'est un refus total du monde, une haine totale du monde. Si on pouvait descendre la terre entière, on le ferait. C'est juste un problème technique qui empêche de le faire, fait valoir Jacques Beauchemin. Si le tireur avait pu en descendre 2000, il l'aurait fait. On ne voit pas la limite.»

Il précise néanmoins que «ce n'est pas un phénomène social où tout le monde est susceptible de prendre une arme et d'exprimer sa violence de cette façon-là. Ce que ça illustre, c'est que les très rares cas d'individus délirants peuvent engendrer des tueries semblables. La perte de repères a cet effet-là, ça ouvre la voie au délire. À ce moment-là, tout est possible».

Le symbole scolaire

Et le choix de frapper une institution d'enseignement n'est absolument pas innocent, soutient le sociologue. «L'école est une micro-société dans laquelle se laissent voir des rapports de pouvoir, des rapports d'inégalités, des injustices, des privilèges. On retrouve la stratification sociale en classes, en riches et moins riches, en brillants et moins brillants. Il y a des gens qui ont du succès et d'autres qui échouent.»

Même si on ne connaissait pas encore l'identité ou les possibles motifs du tueur au moment de mettre sous presse, cette analyse rappelle la tuerie perpétrée par deux adolescents, Eric Harris et Dylan Klebold, à Columbine (au Colorado), le 20 avril 1999. Les deux lycéens, qui fréquentaient cette école, avaient tué 12 camarades et un professeur avant de se suicider. Plusieurs des victimes étaient des «sportifs», un groupe détesté par les deux meurtriers. Ceux-ci avaient d'ailleurs exprimé leur sentiment d'être rejetés et méprisés par ces «sportifs» dans des textes écrits avant de commettre la fusillade.

Les tueurs sont aussi le plus souvent des gens «qui ont été associés à l'institution frappée. Leur refus du monde s'exprime en un lieu qui leur est familier. Comme on ne peut pas assassiner le monde entier, on va là où on sait qui on va tuer et comment ça fonctionne. On vient parcourir son monde», illustre M. Beauchemin. Et «pour qui refuse le monde et veut le détruire, l'école est un microcosme parfait, c'est la société à petite échelle sur laquelle on peut agir. Ça a un sens dans l'esprit du tueur, parce qu'il s'attaque à la société. L'école incarne le monde et le refus qu'on y oppose», affirme-t-il.

Trop de violence, trop d'armes

Par ailleurs, Philippe Bensimon, spécialiste des meurtres par armes à feu, juge que ce genre d'événement est le fruit d'une société où la violence est à la fois omniprésente et banalisée. Il souligne notamment qu'un individu moyen est exposé à quelque 16 000 meurtres par les médias -- surtout la télévision et le cinéma --, et ce, avant l'âge de 18 ans. Au cours de cette période, un individu assiste à 75 000 actes de violence par ces mêmes canaux. «Nous ne récoltons que ce que nous semons», lâche-t-il. Et selon lui, «les armes à feu ne servent que de vecteur à cette forme de violence». Il estime d'ailleurs que «l'interdiction des armes ne réduirait pas le nombre de meurtres».

Toutefois, pour Louise Viau, de la faculté de droit de l'université de Montréal, nos sociétés prennent «beaucoup trop à la légère» le contrôle des armes. Elle dénonce du même coup la volonté du gouvernement de Stephen Harper d'abolir le registre des armes à feu. «Il existe une corrélation très claire entre les pays où l'accès aux armes est relativement facile et le nombre de décès par armes à feu, souligne-t-elle. Il y a seulement des Américains pour ne pas la voir.»

Mme Viau dénonce du même coup l'omniprésence du lobby des armes à feu dans la joute politique américaine, la National Rifle Association en tête. «Je suis certaine que certaines personnes de cette association vont dire "si chacun de ces étudiants avait eu une arme à feu, il en a moins qui auraient été tués», lance-t-elle, ajoutant qu'il existe, chez nos voisins du sud, «une distorsion du principe du droit constitutionnel de posséder une arme». Plus de 200 millions d'armes sont en circulation aux États-Unis.


Vos réactions


GRUNDEL - par Philippe Champagne
Le mardi 17 avril 2007 22:00

Pour moi, un événement de ce genre est le reflet d'un échec. - par Jacques Morissette
Le mardi 17 avril 2007 14:00

FAUX-FUYANT des gens devant la VÉRITÉ...! - par Maurice Monette (monmau@globetrotter.net)
Le mardi 17 avril 2007 12:00

Ailleurs ils se font sauter - par Martine Tremblay
Le mardi 17 avril 2007 10:00

Ce n'est pas de ma faute? - par Rino St-Amand (moirino@yahoo.com)
Le mardi 17 avril 2007 09:00

Les armes au états - par
Le mardi 17 avril 2007 08:00

Les traits communs - par jacques noel
Le mardi 17 avril 2007 07:00

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