Roman québécois - À quel âge cessons-nous d'être immortels ?
Mots clés : Livre, Ester Croft, Le reste du temps, Québec (province)
Lu un jour sur le programme d'une pièce italienne: «La vie est triste, la vie est gaie, il faut cotiser à la commedia dell'arte.» Autrement dit, saisir la vie dans toute sa rondeur, faire d'un seul instant de vie un pur moment d'éternité, sachant que la mort, tel un cataclysme, peut surgir en un éclair et dérégler toutes nos vies.
L'onde de choc
Un médecin n'en finit pas de sauver la vie de petits prématurés dans l'espoir de racheter la mort de sa compagne fauchée à 23 ans dans un accident. Chaque année, il revient sur les lieux de leur amour. Au cimetière, une gerbe de glaïeuls à la main, les souvenirs viennent percuter sa mémoire. Faire en sorte que la présence encore vive de l'absente ne l'assaille plus, que le passé ne fasse plus mal, vivre avec les souvenirs en essayant de les dominer pour qu'ils ne le blessent plus, voilà ce à quoi il est confronté. Réparation parle de la nécessité du deuil pendant qu'en sourdine on entend une cantate de Bach.
Lasse de lire dans le regard de ses parents et de ses professeurs sa différence, une adolescente, déficiente légère, n'a plus assez de musique en elle pour faire danser la vie. Après une tentative de suicide, elle remonte à la surface de la vie d'une manière imprévisible (Évelyne Côté-Simard).
Jusqu'où peut aller un fils pour arracher de force à son père ce que ce dernier n'a pas réussi à lui donner? Dans cette nouvelle très forte, l'auteure ausculte les rapports difficiles d'un père et de son fils, nous faisant ressentir jusqu'au plus profond le désarroi du père face à ses échecs. Un spectaculaire accident d'avion viendra remettre en perspective la fragilité de la vie et servir de cure intérieure à tous les deux (Le Père de son fils).
La prise de conscience de la mort peut se creuser dans l'angoisse d'une attente interminable et forcer les bilans comme dans la nouvelle De chaque côté du lit. Un couple divorcé au chevet de son fils plongé dans le coma rêve de «reprendre les mailles échappées et de tout recommencer». De ne plus abdiquer devant l'enfant mélancolique aux idées sombres et d'essayer de lui transmettre le simple bonheur d'exister.
Souvent l'onde de choc de la mort emprunte la voie des mots qu'on n'a pas dits. Dans L'Îil de Caïn, un écrivain nourrit un tenace sentiment d'infériorité vis-à-vis de son frère aîné, un neurochirurgien réputé. Il apprend à sa mort que son frère n'avait jamais cessé de croire en lui, le désignant comme son seul héritier, «avec l'espoir qu'il se libère enfin de ses doutes et qu'il écrive en toute liberté».
Langue superbe
La mort peut s'apprivoiser dans la grâce d'un sursis inespéré. Dans Dérives, une femme dans la cinquantaine qui a hérité de la détresse de son père la reconnaît aujourd'hui dans les yeux de son fils. (On pense au cri du coeur de Loup lancé à sa mère dans Forêts, la pièce de Wajdi Mouawad: «Tu ne m'as pas donné la vie, tu m'as légué ta douleur.») Le diagnostic d'un cancer, au lieu de l'abattre, desserre l'étau de son mal de vivre. Elle s'est battue pour ses enfants, elle va maintenant se battre pour elle.
Se résoudre aux adieux. Après 45 ans de vie commune, sous le regard attendri de son mari, une femme se laisse hypnotiser par la clarté du bleu à sa fenêtre et le balancement des branches du grand pin. Il lui reste peu de temps à vivre. Pendant qu'il joue pour elle la première sonate en sol mineur de Bach, «cette marche déchirante et enchantée du monde», elle lui explique qu'il «n'est pas nécessaire de se rendre jusqu'au bout de la désolation pour se sentir humaine... que leur vie a été trop belle pour la voir ainsi défigurée» (Libre chute).
Esther Croft a le don de créer des univers intérieurs au charme lourd, de saisir les sentiments secrets, à peine perceptibles mais combien significatifs de ses personnages, de tracer des voies qui mènent de la nuit à la lumière. La puissance évocatrice de son écriture fait que certaines scènes nous poursuivent longtemps après la lecture. Sans doute est-ce là la marque d'une vraie écrivaine. Écrit dans une langue d'une éclatante beauté, Le Reste du temps est le quatrième recueil de nouvelles d'Esther Croft, lauréate du prix France-Québec/
Philippe Rossillon Prix des lecteurs, pour son roman De belles paroles (2002), et du prix Adrienne-Choquette pour son recueil Au commencement était le froid (1993). L'auteure vit à Québec.
Collaboratrice du Devoir
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Le reste du temps
Ester Croft
XYZ, coll. «Romanichels»
Montréal, 2007, 112 pages
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