La brûlure du feu sacré

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Josée Blanchette
Édition du vendredi 06 avril 2007

Mots clés : passion, Femme, Tabac, Québec (province)

Ou la résurrection de la passion

Les acrobates aériens Adil Rida et Caroline Petrement.

Photo: Jacques Nadeau

De fougue je brûle les planches, me consume allégrement. Je fais feu de tous les bois, même pourris. Mes braises ne sont jamais blasées. Longtemps, j'ai tenté de raisonner mes flambées, de souffler sur les étincelles, de cacher les tisons sous le tapis. C'était pire. Comme se forcer à sourire. La beauté des rides qui s'ajoutent consiste à accepter ce qu'on y a déposé tout au creux. Tant pis, j'aurai été passionnée jusqu'au dernier degré du thermostat. Je brûle la chandelle par les deux bouts, un peu pyromane, surtout quand je m'ennuie.

Je suis attirée par eux, eux attisés par moi. Les passionnés, les vrais, ont souvent moins de dix ans... toute leur vie durant. Ils ne perdent jamais cet instinct vibrant du regard neuf, ce goût pour la première cerise une nuit de juin, pour la bouchée de pêche tiède un matin aoûté, ce désir ardent qui consiste à s'approprier le moment, une lumière, un mot, un instant, ce besoin d'avaler la beauté jusqu'à la douleur, l'indicible urgence, croire, espérer, secouer, ruer, crier, rire, pleurer, chanter, danser. Aimer aussi.

Non, les passionnés ne sont pas des voyageurs de commerce au motel Mon Repos. Ils ont d'autres qualités: amants clandestins, jouisseurs impénitents, impétueux, impulsifs, démesurés, attachants, insomniaques, colériques, jaloux, puisez tout votre saoul dans l'anarchie de leurs débordements, incapables qu'ils sont de seulement les cacher. De toute façon, la passion les rend généreux. La phrase «Quand y en aura plus, y en restera encore» leur tient lieu de devise, une épitaphe sur la pierre tombale de leur destin mouvant. Leur énergie est mise au service de la vie à son paroxysme, de la mort en filigrane.

Mon amie Clo, ardente Gaspésienne, une des femmes les plus passionnées que je connaisse, n'a pas de pitié pour les tièdes: «Le monde se laisse pas aller! Sont plates comme les pierres. Les passionnés, c'est rare, pis c'est pas évident à vivre parce qu'on est à 150 milles à l'heure quand le trafic roule à 40. Moi, ça me tient en vie. Le jour où je perds ma passion, je meurs.» Vaut mieux se perdre dans sa passion que perdre sa passion, l'encouragerait saint Augustin.

La passion est une école de vie. Et l'amour en est l'université, le risque le moins calculé qui soit. Le passionné est un cancre en économie, il se donne sans compter: «Courir le risque d'être malheureux, c'est avoir confiance en un bonheur possible. Et cette confiance est aussi nécessaire à la vie que le fait de manger ou de respirer. Il faut donc prendre le trouble amoureux comme une chance, non comme une simple maladie de l'âme. Après, on a les sentiments, non pas que l'on mérite, mais qui nous ressemblent», écrit le philosophe André Guigot dans son passionnant essai Petite philosophie de la passion amoureuse.

Parfois, me croyant raisonnable (pire, adulte!), je me suis méfiée de la passion. Passio... «souffrir». J'y voyais ma perte alors que mon salut me faisait signe. La passion est devenue mon projet existentiel, une sorte de philosophie de vivre ou de folie douce, en quelques rares occasions mon mythe d'Icare. «Pour que l'amour passion ne soit pas une illusion d'amour, ajoute André Guigot, il faut que la philosophie s'en mêle, et c'est son rôle de se mêler de tout.»

Je suis tout emmêlée...

Amour, passion et frisson

Sur mon gâteau de mariage, jadis et naguère, nous avions fait inscrire ces trois mots: amour, passion et frisson. La passion est demeurée une religion. J'ai croisé mon divorcé la semaine dernière; il m'a trouvée «belle». Il aurait pu dire «habitée», et c'est précisément ce feu sacré qui rend attirants les mortels que nous sommes. J'ai essayé les amours sages, je préfère les tatouages. Au moins, quand c'est terminé, on se rappelle pourquoi. La chair a une mémoire. L'encre aussi.

On m'a souvent jugée excessive, trop intense pour le sens commun. Soit. J'accepte de porter cette croix-là. Je ne plierai pas. J'ai même deux béquilles pour me soutenir dans la foulée. Mes élans ne seront plus jamais stratégiques, ni limités par un imaginaire boiteux. Je dépasserai de vitesse sur l'autoroute du frémir et du désir. J'irai de l'avant, bras devant, et ne renierai aucun de mes penchants, de mes élans primesautiers.

La passion s'abreuve à toutes les fontaines et va cueillir l'eau de Pâques à l'aube: «Si quelqu'un me dit: "J'ai soif!", je me vois mal lui répondre: "Franchement! Tu as tort!"», dit encore le philosophe passionnel pour souligner combien la passion passe pour fautive. On ne parle jamais des crimes d'indifférence, de frigidité ou de cécité sentimentale. Et pourtant, ils provoquent des décès eux aussi.

Il y a du génie chez le passionné, amoureux de tout. «L'amour ne dispense pas de l'originalité. Au contraire. Mais le regard du génie amoureux sur le monde peut être aussi génial dans le sens où il voit le divin partout. "Genius": don de Dieu», peut-on lire encore dans la Petite philosophie... d'André Guigot.

Épris d'inconnu, le passionné rêve les yeux ouverts, à voix haute, affrontant ce que beaucoup de gens redoutent: sa propre chute et ses désillusions. «Allez, ma Blo, deux trois p'tites larmes, on s'essuie pis on recommence», me dit parfois ma Clo, qui n'aime rien mieux que remettre le couvert et faire sauter les bouchons.

Deux poids, deux mesures

La passion n'est pas contingentée, mais n'entre pas qui veut au département des miracles. Les femmes moins que les hommes, d'ailleurs. D'un point de vue culturel, on nous préfère calquées sur le modèle de la Vierge, plus économiquement rentable. Et c'est le Christ qui a été porté en croix. «La femme apprend très tôt à attendre. L'homme à conquérir. Le contraire est d'ailleurs mal vu. On pardonne toutes ses folies à l'homme, la passion masculine attendrit, la passion féminine attire le doute, la condamnation. Lointain héritage du péché originel, la réduction du désir féminin à une fonction génitrice l'enferme dans un carcan. [...] La femme se sent souvent coupable de désirer. La société préfère croire à la sagesse féminine et à la bêtise masculine concernant la passion amoureuse», précise encore André Guigot.

Pour le passionné, tout est bon à carburer, diesel, hybride, Mazola, chocolat: «La passion rend vulnérable à toutes les émotions. N'importe quel événement peut prendre des dimensions extraordinaires.»

Le passionné n'est pas libre, mais le cynique l'est encore moins que lui. Le passionné est un impatient, car il sait combien la vie lui réserve de surprises dès lors qu'il la nargue, la mord jusqu'au sang, jusqu'au sens.

cherejoblo@ledevoir.com

***

Brûlé: en lisant le recueil de poésie mourir m'arrive, de Fernand Durepos. Intense, le gars. Renouveler le poème d'amour, un genre qu'on pourrait croire épuisé, relève du défi en soi. «Ivre de lui-même le mot amour peut aussi tuer en série: En deçà de dire / au plus sobre du goût de l'autre / une seule envie: refaire silence / ensemble.» Merci. Merci. Merci.

Noté: cette citation dans le livre La Confusion des sexes, de Michel Schneider: «Ne dites plus: amour, parlez de relations amoureuses. Ne dites plus: désir, mais pratiques sexuelles. Partout, le vocabulaire des passions (liens, feux, prendre, tomber... ) cède devant la langue de l'économie (investir, capitaliser... ) ou du droit (contrat d'union civile, pacte de solidarité... ).»

Lu: d'une traite la dernière édition du magazine Entre les lignes. Mon chauve préféré (en page frontispice) nous fait découvrir ses goûts littéraires (superbe photo de lui à l'intérieur). Véritable passionné de littérature, James Hyndman dit ceci: «Le livre, c'est être avec l'autre en étant seul. Difficile de trouver autre chose qui remplace ça.»

Entamé: Aimer désespérément, un ouvrage dialogué qui réunit le philosophe André Comte-Sponville, le physicien Étienne Klein et le théologien Jean-Yves Leloup autour du paradoxe amoureux. Le philosophe décrète ceci: «Toute notre vie et au fond toute notre civilisation, notamment la civilisation judéo-chrétienne, se passe à célébrer l'amour; alors même que, le plus souvent, l'amour fait défaut. L'amour brille par son absence, mais il brille!» Selon lui, la morale doit suppléer le manque d'amour. Agissons comme si, et aimons sans espoir de retour... désespérément!

Aimé: le petit livre Coup de foudre, clichés et autres atrocités, de Julie Gaudet-Beauregard, illustré par Catherine Lepage (Les 400 coups). Très actuelles, ces petites considérations sur l'amour, le coup de foudre, l'habitude qui s'installe et le mystère qui fout le camp. À lire, surtout pour les dix vérités de l'amour. De quoi nous inciter à aller vers la «bonne» personne plutôt que de perdre sa vie avec celle qui ne nous convient pas (ou plus). Vérité no 1: il n'y a pas d'amour impossible, sauf les amours impossibles.

Pris: mes béquilles à mon cou pour aller cueillir de l'eau de Pâques dans les Chic-Chocs en fin de semaine. Le passionné persiste à croire aux superstitions et aux miracles, celui de l'amour n'en étant qu'un parmi tant d'autres.

***

Joblog
100 % des non-fumeurs vont mourir
Je connais au moins une fumeuse (il en reste, je vous jure!), un fumeur et quelques ex-fumeurs à qui j’offrirais cette délicieuse plaquette, le journal intime joliment illustré de Thomas Bidegain (Éditions de La Martinière): Arrêter de fumer tue. Une passion dite dévorante et plutôt mortelle, la cigarette est passée d’artéfact coolissime à clou de cercueil et nuisance publique. «Pourquoi arrêter de faire quelque chose que je fais si bien?»; ou, au rayon «kilos en trop»: «Si on n’allume pas une cigarette, comment savoir que le repas est terminé?», se demande Bidegain, soumis au sevrage pour des raisons de santé, à moins que ce ne soit par pur masochisme.
Crevant, caustique, l’auteur nous fait partager sa descente aux enfers.
Et pour gagner quoi? Sept ans de vie? «En fait, ce que je gagne, c’est pas sept ans de ceux du milieu. C’est sept ans de ceux de la fin. Sept ans de quand on a mal partout et qu’on n’entend plus très bien. Sept ans de quand on fait plus l’amour et qu’on perd la mémoire. Ça oblige à relativiser. Si ça se trouve, je ne me souviendrai même plus que je les ai gagnés, ces sept ans-là», conclut-il.
Dans la veine, un clou en chasse un autre: «J’improvise en remplaçant chaque cigarette non fumée par un verre. Un verre de vin. Pour un type qui pouvait fumer un paquet en une soirée, le compte est vite fait: saoul aux entrées, ivre-mort au dessert. Mais pas une cigarette. Fierté de l’homme saoul. Un mélange d’orgueil et de je ne sais plus où j’habite. Absolument bravo.»
Oui, absolument!

La fin du monde
Sur mon blogue cette semaine, un billet intitulé «WTF». Cliquez sur YouTube: End of ze world. Décapant.

www.chatelaine.com/joblo


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De la passion... - par François Thivierge
Le dimanche 15 avril 2007 23:00

Belle analogie entre feu et passion - par Louise Desjardins
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poussière d'amour - par Jean Lemire
Le vendredi 06 avril 2007 14:00

Ma passion actuelle - par Jean-Pierre Audet (jpaud@videotron.ca)
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Le vendredi 06 avril 2007 08:00

Enthousiasme par Benoît Gagnon - par Benoît Gagnon
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