Harper tient une promesse... diluée
Mots clés : délais d'attente, promesse, Stephen Harper, Gouvernement, santé, Canada (Pays)
Les ententes signées en santé ne sont que de pâles reflets de l'objectif initial
Ottawa -- Pour atteindre ses objectifs, rien n'est plus efficace que de les revoir à la baisse. C'est ce à quoi le premier ministre conservateur s'est affairé hier en proclamant qu'il avait rempli sa cinquième et dernière promesse, soit celle de réduire les délais d'attente dans le système de santé. Mais cette promesse a été diluée au maximum, au point où il n'est pas certain que les citoyens remarqueront la différence.Lors de la dernière campagne électorale, les conservateurs s'étaient engagés à fixer dès 2006, en collaboration avec les provinces, des délais d'attente maximum dans cinq domaines (cancer, maladies du coeur, imagerie diagnostique, remplacement de la hanche ou du genou, et cataracte). Ils promettaient aussi d'offrir aux citoyens une «garantie» que ces délais seraient respectés, à défaut de quoi on les enverrait se faire soigner ailleurs.
Finalement, Ottawa a bel et bien signé 13 ententes au cours des derniers jours, mais celles-ci ne sont que de pâles reflets de l'objectif initial. Ainsi, les provinces n'ont eu qu'à promettre de réduire les temps d'attente dans un seul des secteurs jugés prioritaires pour toucher l'argent fédéral. Et la plupart ont choisi les secteurs dans lesquels elles atteignent déjà les cibles d'accès établis à l'échelle canadienne!
«Prenez ma province, la Colombie-Britannique. Elle a choisi de s'attaquer au cancer. Mais nous avons déjà les temps d'attente les moins élevés du pays!», lance la députée néo-démocrate, Penny Priddy, qui a été ministre de la Santé de sa province. «Tout ceci n'a rien à voir avec la réduction des temps d'attente et tout à voir avec le besoin pour M. Harper de cocher un élément de plus sur sa liste de promesses remplies, qui se retrouvera dans ses dépliants électoraux.»
Plusieurs ententes provinciales ont été signées à la dernière minute et ne sont pas encore disponibles. Mais de celles qui sont publiques, seule celle signée avec le Québec promet de s'attaquer à deux secteurs prioritaires (remplacement des articulations et cataracte). L'Ontario, la province canadienne la plus populeuse, s'engage seulement à se fixer des objectifs pour la chirurgie des cataractes. En outre, les provinces se donnent parfois jusqu'en 2010 pour atteindre leurs objectifs.
Trois provinces ont choisi de se donner pour objectif d'offrir aux cancéreux des traitements de radiothérapie rapides. Le délai jugé acceptable par le gouvernement canadien est de quatre semaines. Pourtant, le Nouveau-Brunswick se fixe un objectif de huit semaines. Le Manitoba s'est bien engagé à respecter les quatre semaines, mais il fait déjà figure de champion en la matière puisque ses patients obtiennent leur traitement en moyenne à l'intérieur d'une seule semaine! La province pourra donc toucher les 27,9 millions promis dans le dernier budget fédéral pour continuer de faire ce qu'elle fait déjà. «Nous sommes des leaders et nous voulons le rester», explique au Devoir l'attaché de presse du ministre de la Santé manitobain, Naline Rampersad.
La pâleur des objectifs se fait sentir ailleurs. L'Ontario, par exemple, s'est fixé pour objectif de traiter les cas de cataractes en 26 semaines et d'atteindre ce résultat d'ici le 1er janvier 2009. Mais le temps d'attente moyen est déjà de... 183 jours (26,1 semaines).
«À l'heure actuelle, nous n'avons pas l'argent nécessaire pour payer les frais de transport et d'hébergement d'un patient que l'on voudrait faire opérer dans une autre région de la province», explique au Devoir David Spencer, le porte-parole du ministre de la Santé ontarien. «L'argent fédéral servira à cela.» Car, souligne-t-il, la moyenne cache le fait que certaines personnes attendent plus longtemps que le délai prescrit.
La Nouvelle-Écosse aussi veut s'attaquer aux délais en radiothérapie. Aucun objectif n'est pour l'instant fixé, mais on dit seulement vouloir l'atteindre d'ici 2010. Là encore, le délai d'attente moyen fixé pour le Canada est de quatre semaines et la province atteint déjà ce résultat dans les deux villes où elle offre le service: 26 jours en moyenne au Cap-Breton et 30 à Halifax.
La Saskatchewan, enfin, veut s'attaquer au secteur des pontages coronariens, acte médical dont le délai cible canadien est de 26 semaines maximum (ou moins pour les cas plus urgents). Encore là, la Saskatchewan remplit déjà cette exigence. Plus de 90 % des cas sont réglés en moins de trois mois (environ 13 semaines).
Tony Clement était pourtant fier de défendre ses résultats, se félicitant qu'à l'échelle du pays l'ensemble des cinq secteurs prioritaires sont couverts. Il croit que cela permettra à certaines provinces de s'aider entre elles en se complétant. Mais le ministre a aussi indirectement reconnu que la promesse conservatrice était peut-être trop ambitieuse.
«Méfiez-vous des politiciens qui promettent de régler les délais d'attente en criant lapin et disent que vous pourrez avoir une garantie de 100 % en toute occasion. Les experts vous diront que ce n'est pas faisable.» En bout de piste, les réalisations conservatrices arrivent en deçà de ce qu'avaient promis les libéraux dès 2004, alors qu'ils voulaient exiger des provinces des cibles de réduction des temps d'attente dans chacun des cinq secteurs dès le 31 décembre 2005 et leur respect avant la fin de 2007.
Dans un discours partisan livré hier soir, le chef libéral Stéphane Dion a d'ailleurs reproché à Stephen Harper de faire «insulte à l'intelligence des Canadiens». «Offrir une garantie dans seulement un des cinq secteurs ne constitue pas une réussite. C'est un échec», a-t-il lancé.
«C'est une autre promesse non remplie de Stephen Harper», conclut pour sa part Penny Priddy. «M. Harper voulait tout simplement se retrouver devant un micro le plus vite possible pour parler de santé en vue des élections.»
À Québec, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a bien accueilli cette annonce, mais il y a vu surtout la preuve des mérites du premier ministre Jean Charest dans ce dossier. «On a là la concrétisation du rôle de leadership et de la profonde influence que le gouvernement du Québec, dirigé par Jean Charest, a eue sur l'évolution du système de santé.»
M. Couillard refuse par ailleurs de voir dans l'initiative du gouvernement Harper une forme d'ingérence dans les compétences provinciales. «Le Québec établit ses propres stratégies et il n'y a donc aucun lien de conditionnalité», a-t-il assuré.
Avec la collaboration d'Isabelle Porter
Le Devoir
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