Les conservateurs fédéraux se réjouissent du résultat des élections au Québec - La politique des petits ensembles
Mots clés : Action démocratique du Québec, Parti conservateur, Élection, Gouvernement, Québec (province), Canada (Pays)
Le PC a gagné les dernières élections en ciblant sa clientèle. Cette stratégie a bien réussi à l'ADQ.

L'ex-députée libérale fédérale et conseillère de Paul Martin Hélène Scherrer se pose la question. Peut-on encore tenter de plaire à peu près à tout le monde, à peu près partout au pays? Son analyse des dernières campagnes électorales provinciale et fédérale l'amène à conclure que les véhicules politiques devront choisir leur camp entre les villes et les régions.
«Comment peut-on arriver avec un message qui va rapatrier Montréal, et les régions, et la ville de Québec, qui se situe un peu entre les deux? Cette démarcation devient de plus en plus importante», constate Mme Scherrer. La situation est identique en Ontario, ajoute-t-elle, où Toronto fait figure d'île assiégée par rapport au reste de la province. N'a-t-elle pas résisté huit années durant aux assauts de Mike Harris? Et plus récemment à ceux de Stephen Harper?
«Toronto a exactement le même défi à relever, croit Mme Scherrer. Est-ce qu'on va vers le rural, les régions? Ou alors on fait comme avant, quand on misait toujours sur les villes parce que les effectifs sont là? Maintenant, on s'aperçoit que, si on veut gagner, il faut peut-être penser à plaire à une autre clientèle.»
Clientèle. Le mot est lâché. Car c'est bien ce dont on parle ici. La politique clientéliste. Le Parti conservateur a gagné le dernier scrutin fédéral en concoctant pour ses travailleurs d'élections des portraits-robots d'électeurs types susceptibles de voter -- ou pas -- pour sa formation. Par exemple, les «Zoé» canadiennes, ces célibataires urbaines professionnelles dégustant des cafés latte au Starbucks, sont trop sophistiquées pour les conservateurs. Ils n'ont pas perdu leurs énergies à les courtiser.
Le PC semble déterminé à mener la prochaine bataille dans la même optique. Son dernier budget a d'ailleurs été critiqué pour n'avoir offert des allégements fiscaux qu'aux personnes âgées et aux familles de la classe moyenne. Au Québec, l'ADQ s'est adressée à une frange similaire de l'électorat en proposant des mesures pour les jeunes familles (allocation de 5200 $) et les personnes âgées (enquête sur leurs conditions de vie). La campagne de l'ADQ a d'ailleurs été rapidement comparée à celle de Stephen Harper, tous les analystes voyant dans ses annonces ciblées journalières un emprunt aux conservateurs fédéraux.
Pour le politicologue Jean-Herman Guay, il en va de la politique comme du marché. «Les marchés sont segmentés, très, très subdivisés. Les entreprises cherchent des créneaux très particuliers en évoquant des thèmes très spécifiques.» Il donne comme exemple l'avènement des chaînes spécialisées qui a fait éclater le marché télévisuel. «Il n'est pas étonnant que les partis politiques vivent une situation analogue parce que c'est le même monde, après tout!» La solution de plus en plus envisagée par beaucoup de partis consiste donc à présenter leur programme comme un «pot-pourri de mesures».
La nécessité de cette approche s'explique justement, selon le politicologue, par la segmentation de l'univers médiatique. «Dans les années 50, illustre-t-il, il y avait beaucoup de similitudes. Il n'y avait que deux stations de télévision. Les gens s'abreuvaient aux mêmes sources. Il était donc beaucoup plus facile pour le politicien de se "connecter" avec un grand ensemble. Tandis qu'aujourd'hui, quand on revient au travail le lundi matin, il n'y a personne qui a écouté la même chose! L'émission Tout le monde en parle semble avoir reconstitué une zone globale et, d'ailleurs, on s'est aperçu dans l'entourage politique que les politiciens n'avaient pas le choix de passer par cette tribune-là.»
La mort libérale?
Si cette segmentation est la voie de l'avenir, alors le Parti libéral, fédéral comme québécois, a pris du retard dans la négociation de ce virage. Habituées à s'adresser au plus large auditoire possible, les formations rouges doivent maintenant se battre contre des adversaires qui, eux, ont fait leur nid géographique.
Mme Scherrer a beau s'inquiéter de l'impossibilité apparente de réconcilier les métropoles avec leur périphérie, le PLC se fait le chantre de l'unité. «Tandis que Stephen Harper voudrait sélectionner les Canadiens qui méritent l'aide de son gouvernement, nous sommes prêts à nous battre pour tous les Canadiens, a lancé Stéphane Dion à ses députés et sénateurs cette semaine. Face à un Stephen Harper, homme de divisions et de manigances, nous sommes prêts à offrir l'unité, l'espoir et les idées d'avenir.»
Le politicologue Alain-G. Gagnon, de l'UQAM, remarque pour sa part que les partis politiques ont tendance à tous courtiser le centre... ce qui mène parfois à leur déconfiture. «On l'a vu avec le Parti progressiste-conservateur en 1993. Brian Mulroney s'est éloigné complètement de sa base partisane en tentant de trop aller avec le centre.» Selon lui, c'est aussi ce qui est arrivé au Parti québécois lundi, traditionnellement populaire auprès de la classe moyenne mais qui, en évacuant la question identitaire de son discours, l'en a détournée. Celle-ci s'est sentie davantage à l'aise à l'ADQ, qui a fait des accommodements raisonnables son cheval de bataille.
Selon Alain-G. Gagnon, Stephen Harper a appris des erreurs de Mulroney. «On voit constamment arriver ce gouvernement avec des politiques de loi, d'ordre et de justice qui sont destinées à son public.»
Jean-Herman Guay estime toutefois qu'il y a un risque à ce genre de politique trop ciblée, et c'est celui de la fragmentation de la population citoyenne. «C'est probablement dangereux, oui, il y a un risque, car on peut laisser échapper des segments de la population», dit-il. Il remarque en outre que c'est le lot des partis conservateurs de renoncer aux grandes villes, «où le niveau de différenciation est très élevé, la population éclatée, très postmoderne, intellectuelle, cosmopolite, et où le discours conservateur, comme adéquiste, est plus difficile à faire pénétrer.»
Carte à géographie variable
Il se trouvait beaucoup de conservateurs, cette semaine, pour se réjouir de la performance adéquiste et de ce qu'elle laisse présager sur le front fédéral aux prochaines élections. Pourtant, plusieurs mettent en garde contre le risque de faire un «copier-coller» de la scène provinciale au fédéral.
Les Québécois sont des électeurs sophistiqués, ont averti bien des militants libéraux fédéraux. La tradition veut souvent qu'on ne mette pas tous ses oeufs dans le même panier. Les Québécois ont voté pour René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau. Ils ont élu Jean Charest en 2003, puis envoyé un nombre record (54) de députés bloquistes à Ottawa l'année suivante. L'Ontario aussi a pris cette habitude, fournissant à Jean Chrétien une confortable majorité trois élections durant, mais appuyant massivement Mike Harris pour occuper le poste de commande à Queen's Park.
«Je ne m'inquiète pas outre mesure du succès de l'ADQ, a expliqué cette semaine un militant très bien branché du Parti libéral du Canada. L'histoire nous montre qu'il ne faut pas faire d'associations simplistes entre les choix des Québécois sur les scènes provinciale et fédérale. Les Québécois sont des votants sophistiqués qui votent parfois de manière contradictoire. Alors, ce n'est pas parce que Mario Dumont a fait des progrès que les électeurs vont voter conservateur.»
Cette source rappelle en outre que l'ADQ a pu d'autant mieux canaliser le vote de protestation et le désir de changement qu'elle n'avait jamais encore pris le pouvoir, malgré 13 années d'existence. Ce ne sera plus le cas des conservateurs. Et, d'ajouter un autre libéral très bien au fait des activités centrales du parti, «il y aura pour les conservateurs un effet d'usure que l'on pourra exploiter».
Vos réactions
gouverner pour gouverner - par rémi-bernard st-pierre (ti_remi@hotmail.com)
Le samedi 31 mars 2007 14:00

