Deux siècles après le 25 mars 1807

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Jean-Claude Leclerc
Édition du lundi 26 mars 2007

Mots clés : Esclavage, Grande-Bretagne (pays)

Les leçons encore actuelles de l'abolition de l'esclavage

Londres célébrait hier l'abolition, il y a deux siècles, du commerce des esclaves dans l'Empire britannique. La loi d'abolition votée le 25 mars 1807 à Westminster est l'une des plus importantes de l'histoire.

Photo: Agence Reuters

Londres célébrait hier l'abolition, il y a deux siècles, du commerce des esclaves dans l'Empire britannique. La loi d'abolition votée le 25 mars 1807 à Westminster est l'une des plus importantes de l'histoire. Et pourtant, ce n'est pas sans une certaine retenue qu'on en rappelle ces jours-ci l'événement. Ce malaise tient à plus d'une raison. L'esclavage a été une faille morale béante dans la civilisation moderne. Il a laissé une discrimination qui n'est pas encore tout à fait éliminée. Surtout, une telle exploitation renaît ces années-ci sous des formes à peine moins cruelles qu'autrefois.

Pourtant, l'abolition mérite d'être regardée de près, car elle comporte des enseignements qui valent encore aujourd'hui. L'esclavage fut accepté par la plupart des institutions de l'époque. Et ce ne sont pas d'abord les autorités en place qui y virent une négation intolérable de la dignité humaine. On doit cette révolution à une poignée d'individus, parfois d'ex-trafiquants repentis, qui en ont fait la cause de leur vie. À voir la veulerie des gouvernements d'aujourd'hui devant d'autres situations non moins révoltantes, on comprend mieux le rôle capital joué par ceux et celles qui, aujourd'hui comme alors, s'élèvent au nom des victimes.

Le Canada s'enorgueillit d'avoir, à la fin du XVIIIe siècle, été parmi les colonies britanniques qui ont réclamé l'abolition. On y célèbre aussi l'accueil qu'il a fait à des milliers de Noirs fuyant autrefois les États-Unis et le sort qu'ils y subissaient. Mais on n'aura que tardivement accepté de reconnaître que l'esclavage fut pratiqué en Nouvelle-France, puis après la conquête anglaise de 1760. (Cette pratique y aura également frappé des Indiens d'Amérique, livrés par des communautés indigènes, comme tant d'Africains le furent par des trafiquants de leur pays natal.)

Soulignant la participation de Canadiens à ce mouvement d'émancipation, Michaëlle Jean, l'actuelle gouverneure générale, donnait récemment en exemple John Graves Simcoe, alors lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, aujourd'hui l'Ontario, qui a fait de cette colonie anglaise la première à redonner la liberté à ses esclaves. Elle-même descendante d'Africains réduits en servitude en Haïti, Michaëlle Jean symbolise à la fois la longue lutte des Haïtiens pour reconquérir leur liberté, deux siècles après l'indépendance de la première république noire, en même temps que l'égalité, désormais acquise au Canada, pour des immigrants souvent poussés à l'exil par d'autres tragédies.

Mme Jean souligne que personne ici ne veut vivre dans un pays où des gens ont de la difficulté, en raison de la couleur de leur peau, à obtenir un emploi décent, à se faire servir dans un établissement privé ou à trouver un logement. Pourtant, force est de reconnaître avec elle que de telles situations surviennent encore aujourd'hui. On pourrait ajouter que si une personne, en de telles occasions, fera parfois une grande différence, il y a encore des conditions lamentables, touchant des milliers d'êtres humains, qui ne seront éliminées que par des mouvements d'envergure. Comment laisser aux seuls gouvernements, par exemple, la responsabilité de mettre fin à cet ultime scandale de l'ère coloniale qu'est le sort, souvent misérable, encore fait aux autochtones du pays?

On se plaît, notamment au Québec, à attribuer aux forces religieuses plusieurs des malheurs de l'humanité. Aussi est-il pertinent de rappeler, dans le cas de l'abolition de l'esclavage, le rôle joué par une douzaine de personnes, la plupart des Quakers, qui ont éveillé l'opinion publique à Londres, en 1787. On doit à leur influence auprès de parlementaires, tel William Wilberforce (le héros d'Amazing Grace), le premier projet de loi interdisant ce commerce. La mesure fut battue par la Chambre des Lords! La loi va finalement passer, 15 ans plus tard, grâce notamment au mouvement des femmes contre l'esclavage. La servitude elle-même ne sera interdite qu'à compter de 1838.

Ces révolutionnaires moraux du XVIIIe siècle n'avaient pas fait voeu de pauvreté. Ils prisaient hautement la fortune. Mais contrairement à la plupart des riches d'aujourd'hui, ils dépensaient pour de telles oeuvres une part considérable de leurs biens, sinon la totalité. Si des hôpitaux, des écoles et d'autres services de première nécessité ont été créés à l'époque pour des gens qui n'en auraient jamais eu autrement, on le doit souvent à ces «saints laïques». Ce n'est pas seulement avec de petites contributions que l'on accomplit de grandes choses. L'ampleur des moyens sera souvent décisive.

De même, on répète parfois qu'après tous les progrès accomplis par les femmes, le féminisme n'a plus de raison d'être. Or, le mouvement des femmes contre l'esclavage n'allait pas s'en tenir à l'émancipation des gens tenus en servitude. Il va contribuer à l'abolition du travail des enfants et à la création des syndicats ouvriers, deux développements historiques aujourd'hui tenus pour acquis en société démocratique, ainsi qu'à l'adoption du suffrage universel, une victoire non moins importante -- encore que parfois problématique.

Les émancipations se tiennent souvent, mais elles ne se réalisent pas toujours en même temps. Ainsi, aux États-Unis, où l'on comptait deux millions d'esclaves lors de la Guerre de sécession, il fallut encore un siècle de dures luttes politiques pour parachever la conquête de leurs droits civils. D'autres pays, comme la Mauritanie, n'ont aboli l'esclavage qu'à l'époque contemporaine, et les maîtres y disputent encore la propriété de leurs esclaves. Loin de leur verser des indemnités, ils réclament une compensation!

Car, encore de nos jours, une nombreuse main-d'oeuvre, notamment de femmes et d'enfants, reste asservie -- par la faim, la force ou la ruse --, et les richesses qu'en tirent leurs maîtres et certaines entreprises ne sont pas moins considérables qu'autrefois. Tantôt des sociétés commerciales leurs font, pour une bouchée de riz, tisser des vêtements ou cueillir du café ou du chocolat. Tantôt une impitoyable pègre les livre à l'industrie du sexe.

Contre ces fléaux, aucune lutte ne sera efficace si, à l'heure de la mondialisation, elle n'est pas également mondiale. La loi britannique de 1807 valait pour l'Empire. Mais elle ne liait pas, par exemple, les États-Unis. Ironiquement, comme le signale Neil Reynolds, un columnist du Report on Business, cet interdit y fit augmenter la valeur économique des esclaves. En 1806, un homme en bonne condition pouvait se vendre 400 $ à La Nouvelle-Orléans. Dix ans après, son prix avait atteint 1500 $. En 1861, après l'attaque sudiste au Fort Sumter, il atteignit 3000 $ (64 000 $ en dollars d'aujourd'hui).

Aucun pays n'a osé rétablir l'esclavage; c'est l'un des progrès durables de l'humanité. Pourtant, un peu partout, la liberté est encore battue en brèche. Même la torture, officiellement abolie, mais toujours répandue, fait un retour en force. On en trouve des défenseurs parmi des juristes et des intellectuels aux États-Unis. Il y en a même au sein de quelques services du gouvernement d'Ottawa. On a pu dire qu'aucun homme ne sera vraiment libre tant que tous ne le seront pas. La servitude a pris aujourd'hui d'autres formes. Il faudra davantage qu'une loi pour l'abolir.

***

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.


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