Littérature québécoise - Paul Chanel Malenfant, dans la rêverie de l'écriture
Mots clés : Rue Daubenton, Paul Chanel Malenfant, Culture, Livre, Québec (province)
Un homme regarde par la fenêtre qui a vue sur la rue parisienne qui donne son titre au recueil. Dans la rêverie de l'écriture, il convoque des souvenirs réels et inventés (figures familiales, amoureuses, pays, paysages), interpelle les livres lus et les musiques aimées, évoque la perte et le deuil.
En route pour la mémoire
«Des voix tressaillent entre les blés de mer et les roses sauvages. Entre marelle et marée basse.» À hauteur d'enfance, les souvenirs déferlent: la chambre en bois de cèdre, un cahier d'écolier taché de framboises, une étoile de mer sur le rebord de la fenêtre, la silhouette de la mère dans la cuisine d'été, la grève de Trois-Pistoles où, assis côte à côte avec son père sur un bois flotté -- un «banc de penseur», comme il disait --, ils regardent le bleu à perte de vue...
Dans ce vol plané vers l'enfance, les couleurs, les sons, les parfums se répondent: odeurs des pommiers en fleurs et des lilas blancs, goût des cerises sauvages dans la bouche, les notes trébuchantes de Für Elise pianotées par la grand-mère, la lanterne magique qui éclaire de lueurs roses les cahiers de musique entrouverts. Parmi les faits marquants de l'enfance, la disparition du petit frère mort de la tuberculose et celle du grand-père sont évoquées avec des mots pleins de trous et de silence. Un ballon rouge roule sur le plancher de la cuisine. «Avant de mourir grand-père Nil a décroché le soleil qui tourne à ses pieds.» Écrire est parfois une affaire de cicatrices et de sanglots. À l'âge adulte, la répétition de la mort laisse le poète dans une oscillation, une hésitation: la mort, néant ou passage? Il cherche des lignes claires sur fond d'obscurité.
Ailleurs les souvenirs se télescopent: le goutte à goutte dans le lavabo de pierre à l'abbaye de Silvacane (France) rappelle les billes de verre coloré sur le plancher de la chambre de l'enfant; les quais de la Seine sont éclaboussés par les grandes marées de Sainte-Luce-sur-Mer; au musée du Luxembourg, les bleus denses, lisses, des gouaches de Matisse se confondent avec les pavots bleus de l'Himalaya des jardins de Métis-sur-Mer. Dans cette autofiction qui procède autant de la confidence ou du fantasme que du témoignage, il arrive qu'un «morceau de mémoire vive» pulvérise le présent. Il prend alors la forme d'une chambre à Florence où les amants s'unissent dans une intimité frémissante, impétueuse, voluptueuse.
Rythme envoûtant
L'écrivain est un «résonateur» de son temps. Quand vient le temps d'écrire la fureur du monde, les mots déraillent, suffoquent: «Une mère hagarde hurle dans des cheveux d'épouvante penchée sur le corps de sa fille. Stabat mater.» Que peuvent les mots contre la guerre à bout portant et les éclats d'obus? «Le poème, comme Dieu, reste sans voix.» L'empreinte mélancolique d'un violoncelle de Bach rend l'espace muet, sans pesanteur. Le récit se fracture, l'ombre errante d'une femme au bord de la folie se profile. D'où vient cette émotion qui saisit le lecteur, le bouleverse pendant que les voix de Monteverdi imprègnent et décantent la douleur de cette femme? De fragment en fragment, s'est creusée une faille d'où jaillit une ultime confidence. «Ce regard vide ne voit plus les pluviers sur la plage.» Plus rien ne saurait atteindre la mère du narrateur, réelle ou fictive, là où elle se trouve.
Le livre se referme sur les premiers spasmes de l'histoire du XXIe siècle. Des images de cendres dans un clair matin d'avril. Un enfant dans sa main donne à boire aux oiseaux. Les couleurs des souvenirs perdurent, pâlissent, s'estompent, deviennent reflets, lueurs, traces.
Dans cette fiction poétique au rythme envoûtant, les morceaux de prose, à force de s'effacer devant la poésie, finissent par être de la poésie et forment un noyau lyrique. Et si cette poésie du fragile, du peu, de l'invisible, qui est celle de tout le livre, n'était pour Paul Chanel Malenfant que l'apparence d'une recherche toujours plus rigoureuse de son état d'homme? Une recherche du sacré dans un monde qui en a perdu l'idée mais en conserve le désir? Rue Daubenton, un poème sur la finitude?
Collaboratrice du Devoir
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Rue Daubenton
Paul Chanel Malenfant
L'Hexagone, coll. «Écritures»
Montréal, 2007, 160 pages
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