Ne pas voter

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Jean-François Nadeau
Édition du vendredi 23 mars 2007

Mots clés : électeurs, annulation, vote, Élection, Québec (province)

Quel est le parti pris de ceux qui ne votent pas ou qui annulent leur vote?

Même les abstentionnistes font campagne! Dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Anaïs et Olivier jugent que les élections sont un cirque dont on pourrait bien se passer.

Photo: Jacques Nadeau

D'un scrutin à l'autre, entre 20 et 30 % des électeurs inscrits sur la liste électorale au Québec ne votent pas. Et 1,25 % de ceux qui ont voté aux élections en 2003 ont vu leur bulletin de vote rejeté pour cause de non-conformité avec les règles du système électoral.

Lors de certaines élections récentes, les bulletins rejetés comptaient pour près de 2 % des voix exprimées. Dans ces cas, les bulletins de vote ont été annulés par les électeurs, volontairement ou non, d'une façon ou d'une autre: croix multiples, messages de protestation, bulletins blancs, etc. Aux dernières élections, ce parti très informel de ceux qui annulent leur vote a ainsi obtenu plus de voix dans les urnes que l'Union des forces progressistes, le Parti vert et tous les tiers partis!

Le syndicaliste Michel Chartrand, présenté depuis des décennies comme un homme au sens moral et civique exceptionnel, a souvent suggéré d'annuler son vote. «Puisque tous les candidats veulent notre bien, raille-t-il, il convient par gentillesse de donner une chance à chacun en traçant une belle croix à côté du nom de chacun!» Pour cet homme qui vient de célébrer son 90e anniversaire, annuler son vote a toujours été une façon directe de protester contre le système et la structure politique en place. Le chansonnier Richard Desjardins critique lui aussi, à ses heures, l'institution électorale, soulignant à l'occasion que puisque la population a maintenant le droit de voter, il ne lui reste plus qu'à obtenir le droit de choisir.

Dans le système actuel, les votes annulés ne sont pas comptabilisés formellement mais se retrouvent dans la rubrique vague des «bulletins rejetés». Annuler son vote -- ou même ne pas voter, tout simplement -- constitue pourtant une option politique, même si notre système politique tend à en minimiser la légitimité. «Au Québec, le Directeur général des élections fournit de l'équipement aux écoles pour apprendre aux jeunes à voter, en collaboration avec le ministère de l'Éducation», explique Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l'UQAM. «Tout notre système politique repose sur l'enseignement de ce comportement qui considère comme un bon citoyen celui qui vote.»

Le fait de ne pas voter ou d'annuler son vote constitue-t-il une manifestation évidente de décrochage social? Pas forcément, croit l'universitaire: «Ce n'est pas certain. Le vote, tel qu'il est exercé, c'est d'abord la manifestation d'une conception aristocratique de la société: le pouvoir est accaparé par une élite, contrairement à ce que laisse entendre l'idée selon laquelle le peuple est souverain par l'entremise de ses représentants.»

Est-ce donc une faute pour un citoyen de ne pas aller voter ou d'annuler son vote? Pour Vincent Lemieux, spécialiste des phénomènes électoraux et professeur émérite à l'Université Laval, le désengagement envers le monde politique traditionnel est un phénomène relativement récent qui touche l'ensemble des démocraties dites occidentales. «Sauf dans deux ou trois pays, c'est partout qu'on constate désormais des taux de participation à la baisse, surtout chez les jeunes. Si l'abstention de jeunes de 18 à 24 ans persiste, cela pourrait avoir de lourdes conséquences sur le système.»

À l'heure où la publicité de masse est le principal moyen qu'utilisent les partis politiques pour rejoindre la population, les gens se sentent plus éloignés que jamais des enjeux électoraux, croit Vincent Lemieux. «Certaines études ont montré qu'un contact direct avec les candidats encourage la participation. Mais l'éloignement du monde politique par rapport à la base populaire n'est certainement pas le seul facteur qui explique la dépolitisation», s'empresse-t-il d'ajouter.

Une obligation?

D'où vient l'idée qu'il faille absolument voter? Dans l'histoire des idées politiques, la recherche d'un monde meilleur ne s'est pas toujours conjuguée avec la participation à un scrutin. Loin de là.

Jean-Jacques Rousseau lui-même, dans Le Contrat social, affirme que la volonté populaire ne se délègue pas par le vote. «La souveraineté ne peut être représentée», dit-il. Rousseau raille tout particulièrement les illusions qu'entretient à cet égard le parlementarisme britannique, dont le régime canadien est bien sûr issu. Dans Le Contrat social toujours, il écrit en effet ceci: «Le peuple anglais pense être libre; il se trompe fort, il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde.»

Dans un autre texte célèbre, le philosophe français Jean-Paul Sartre soutient quant à lui que les élections ne sont en fait qu'«un piège à cons». Après s'être livré à une longue analyse historique du système français, Sartre en arrive à dire, dans ce texte des années 60, que les bulletins de vote, après l'addition des suffrages, ne font pas apparaître l'intérêt commun du plus grand nombre mais bien le seul intérêt de quelques-uns, tout en forçant la plupart du temps les individus à trahir leurs intérêts collectifs. D'où son sentiment que le refus de voter, sous une forme ou une autre, puisse être parfaitement légitime, voire tout à fait raisonnable.

Dans plusieurs des mouvements de contestation qui animent et secouent toute l'histoire de la pensée politique, on croit, dans le même esprit, que le jeu électoral est tordu à sa base même et qu'il ne sert, en définitive, qu'à reconduire pour un autre mandat des entités déjà en place et quasi immuables.

Au Québec, pour les élections de lundi, le collectif libertaire «Nous on vote pas!» propose l'abstention selon une logique de simple opposition au pouvoir de l'État. Ce groupe disait hier, par voix de communiqué, vouloir «défendre la légitimité de l'abstention comme choix politique viable». Sur son site Internet, il explique que «l'État est la forme que prend une classe pour asseoir sa domination et la faire accepter au nom de "l'intérêt général". L'État perpétue ainsi la société divisée en classes sociales antagoniques: ceux qui possèdent et ceux qui doivent travailler pour subvenir à leurs besoins».

Anaïs, une jeune préposée aux bénéficiaires toute frêle, et son ami Olivier, stagiaire en coopération internationale, ont installé devant leur demeure, tout en haut d'un petit commerce du quartier Hochelaga-Maisonneuve, une banderole qui incite les passants à ne pas voter. «On n'est pas des anarchistes, explique Olivier. Moi, je milite plutôt pour l'environnement.» Quant à elle, Anaïs s'intéresse surtout au sort fait aux malades en psychiatrie. Pour eux, pas question de voter: la société doit changer par d'autres moyens que les élections, qu'ils considèrent au mieux comme un «simple cirque».

Les militants abstentionnistes sont fiers d'eux et de leurs idées. Dans sa forme actuelle, la politique les déprime et les inquiète tout à la fois. Dans le spectacle de cirque électoral auquel ils participent au fond malgré eux, il est fort possible que leur numéro connaisse peu de succès lors de ces élections. La participation au scrutin de lundi risque en effet d'être plus forte que d'ordinaire, soutient le professeur Vincent Lemieux, puisque les experts «ont remarqué, au fil du temps, que lorsque les enjeux sont plus précis ou que la lutte est serrée, le taux de participation a tendance à augmenter». Et, bien sûr, dans toute cette agitation, les abstentionnistes ne font pas beaucoup de bruit alors que la machine électorale, elle, hurle ses espoirs ou ses désespoirs partout.


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