Opinion
Spectrum: une affaire d'intérêt public
Mots clés : SIDEV, Spectrum, Municipalité, Spectacle, Montréal
Le vendredi 9 mars, nous avons déposé à la Ville de Montréal un exemplaire imprimé de la pétition en ligne contre la destruction du Spectrum, avec ses 15 464 signatures et les commentaires de nombreux signataires. Cette pétition était l'initiative de citoyens opposés au projet de la société immobilière SIDEV, qui prévoit démolir ce lieu névralgique de la culture à Montréal afin de faire place à une tour de bureaux de 15 étages et à un espace commercial à grande surface. Ses signataires réclament des autorités municipales qu'elles refusent de délivrer un permis de démolition au propriétaire des lieux tant et aussi longtemps qu'il n'aura pas révisé ses plans pour y inclure une salle de spectacles qui remplacerait le Spectrum.
Ce que les signataires de la pétition insistaient pour faire reconnaître, par contre, c'est la contribution unique au patrimoine culturel de Montréal qu'offre l'institution que constitue le Spectrum. Ce serait une immense perte pour la ville si cette salle devait être fermée sans être remplacée. Et c'est le défaitisme qui prévalait dans le monde artistique montréalais lors de l'annonce de la destruction prochaine du Spectrum qui a provoqué l'idée d'organiser une riposte afin d'éviter que ne survienne l'irréparable.
Moratoire requis
Nous accueillons évidemment avec beaucoup d'enthousiasme le projet de PPU («projet particulier d'urbanisme») qu'a présenté le maire Gérald Tremblay la semaine dernière pour le Quartier des spectacles. Il semble que cette étape arrive un peu tard. Compte tenu de l'intensité qu'a prise la spéculation dans ce secteur depuis l'annonce de la création du Partenariat du quartier des spectacles, on peut voir d'un bon oeil ce geste significatif qui encadrera le développement immobilier et devrait confirmer la vocation culturelle du quartier.
La mauvaise nouvelle, toutefois, c'est qu'au moment où le plan directeur sera adopté par le conseil municipal, le Spectrum sera déjà détruit et la construction du projet de SIDEV sera probablement en cours, sans égard à ce que pourra proposer ce plan.
Il serait peut-être plus judicieux d'imposer un moratoire sur les projets en cours dans le secteur visé pour assurer qu'ils soient soumis au même type d'examen que les projets futurs, qui devront se soumettre aux intentions du PPU. Seule une action déterminée du maire de Montréal pourrait permettre l'imposition d'un tel moratoire. Un tel geste lui permettrait de faire preuve de leadership pour assurer que le Partenariat du quartier des spectacles, qu'il a lui-même créé, parte du bon pied.
Ce n'est toutefois pas l'impression que le maire nous a donnée la semaine dernière lorsqu'il a répondu, au sujet de la destruction du Spectrum, que c'était une affaire du secteur privé et que cette salle devait, pour survivre, trouver un financement dans ce secteur. Semblant s'en laver les mains, il renvoie la balle au privé, comme si cette affaire ne relevait pas de lui! À quoi doit-on s'attendre d'un maire qui abandonne le sort d'une des salles les plus appréciées des Montréalais à la bonne volonté du secteur privé? Son rôle ne consiste-t-il pas à encadrer le développement immobilier afin, justement, d'éviter que le privé fasse n'importe quoi et transforme la ville en une vaste cité grise sans âme?
Le développement urbain, pour qu'il se fasse intelligemment, doit être balisé et supervisé par les autorités municipales en fonction des intérêts de la population, notamment en faisant montre du courage politique nécessaire pour favoriser le potentiel culturel unique de ce quartier.
Encore une grande surface
Plusieurs aspects laissent à penser que le projet actuel de SIDEV ne serait jamais jugé acceptable s'il devait être jugé en fonction du PPU à venir. Un édifice de 15 étages à cet endroit bloquerait à jamais la vue magnifique sur le centre-ville qu'on a actuellement à partir de la Place des Arts. Nous perdrions ce décor naturel qu'on perçoit au-dessus de la scène centrale du Festival international de jazz, soit la tour de la Place Ville-Marie, avec son phare en rotation constante la nuit. Ce projet empêcherait de voir ce chef-d'oeuvre de l'architecte I. M. Pei, un des rares bâtiments à Montréal à porter la signature d'un architecte de renommée internationale.
À la place, nous aurons droit à un magasin à grande surface -- un autre! --, à des bureaux et à de l'ombre.
Il y a lieu de s'inquiéter de ce qui surviendra avec ce projet. Le fait qu'on ait mentionné que des discussions étaient en cours avec Best Buy nous fournit une bonne idée du type de commerce qu'on verra s'installer au rez-de-chaussée du projet.
Un autre gigantesque espace de magasins à grande surface a-t-il sa place sur une artère comme la rue Sainte-Catherine, dans ce qui devrait être le Quartier des spectacles? Ne risque-t-on pas de perdre là le dynamisme et la richesse que permettent les nombreuses façades commerciales différentes par rapport à un grand pan de murs-rideaux où il n'y aura plus d'interaction avec le trottoir?
Et si, au moins, c'était un commerce d'ici qui se trouvait au coeur de ce projet! Dans une version du projet de complexe Spectrum, qui devait donner sur la place des festivals, c'était un magasin Archambault Musique qui devait être là. Bien sûr, Archambault appartient désormais au puissant Groupe Quebecor, mais ne serait-ce pas préférable à l'installation d'une autre grosse entreprise américaine n'ayant rien à gagner avec notre différence culturelle et qui s'efforcera de nous vendre la même chose qu'elle vend déjà d'un bout à l'autre du continent? Poser la question, c'est y répondre.
L'identité perdue
Et si on pense en fonction du développement durable, la destruction de cet îlot et la construction du nouveau projet produiront combien de tonnes de déchets lourds? N'y a-t-il aucun élément qu'on pourrait garder ou recycler à l'intérieur du nouveau projet? Probablement qu'on ne s'y sera pas attardé, préférant dégager le site au complet pour y couler plusieurs étages de stationnement intérieur souterrain. Non seulement on détruira une structure de qualité qui pourrait encore servir si elle était rénovée, on la remplacera aussi par une gigantesque boîte sans âme, dont la construction sera assurément de piètre qualité comparativement à ce qui se faisait autrefois.
Et que dire de l'identité du lieu? Les petites lumières des murs du Spectrum, que des gens partout dans le monde savent reconnaître comme signe évident de l'identité de cette salle, feraient place à un éclairage au néon froid d'une centaine de lampes suspendues, un intérieur anonyme qui pourrait être ici ou n'importe où aux États-Unis.
La façade d'un magasin à grande surface d'une chaîne américaine au coeur des festivités estivales montréalaises deviendra-t-elle notre nouvelle carte de visite? Bonne chance aux organismes voués au développement du tourisme à Montréal, vous en aurez grand besoin!
La coalition Sauvons le Spectrum n'est à la solde de personne. C'est un regroupement de citoyens qui partagent simplement leur amour pour la culture et dont la parole a rejoint plus de 15 000 personnes pour demander à la Ville qu'elle empêche la disparition (sans remplacement) d'une des salles de spectacle les plus importantes à Montréal. Maintenant que cette pétition est entre les mains des autorités municipales, nous avons exprimé nos attentes à l'égard de nos élus et resterons vigilants devant leurs faits et gestes dans ce dossier.

