Littérature québécoise - L'homme qui aimait écrire des histoires d'amour
Mots clés : Châteaux en Espagne (nouvelles), Naïm Kattan, Livre, Culture, Québec (province)
«Quel est le plus grand éblouissement que le visage de la femme aimée?» Il était une fois un homme qui aimait écrire des histoires d'amour. Un parfum de femme était capable de le troubler et de le hanter.
Homme de rêverie, Naïm Kattan est aussi homme de réflexion. Le questionnement identitaire qui traverse toute son oeuvre est également présent dans ce recueil composé de quatre nouvelles. L'auteur tente de saisir l'insaisissable, c'est-à-dire l'espace où coexistent la perte et le recouvrement dans la construction de soi.
Faire face
Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, un Noir américain renie sa négritude et s'invente une noble descendance espagnole. Il entreprend un pèlerinage au pays de ses racines. Les murs restent muets. Sur l'histoire. La sienne, celle de ses ancêtres. Coup de tonnerre dans la vie de son fils quand il découvre la véritable identité de son père: «fils de Noir, j'étais moi-même un Noir». Mal préparé à vivre avec ce conflit, il part en Andalousie pour ne pas être miné jusqu'à en crever. Pour se débarrasser de son fardeau. Pour faire face.
«J'ai eu besoin de tout ce récit. Ariane, pour te dire que je t'aime.» L'Aveu est sans doute la nouvelle la plus forte et la plus touchante du recueil. À la suite d'un infarctus, un homme raconte à sa compagne son passé criblé d'amours violentes et d'insuffisances paternelles. Les images se superposent, les souvenirs s'incarnent. C'est l'histoire entêtante et pathétique d'un homme absent à lui-même: «On dirait que j'ai traversé mon existence dans l'inconscience, sans mémoire et sans projet.» Il choisit de poursuivre la route, d'aller de l'avant, ne serait-ce que pour réparer.
La passion amoureuse, c'est la magie qui célèbre le triomphe du plaisir, du rire et de la jouissance. C'est aussi l'illusion, la destruction, «l'amour-solitude». David et Béatrice cherchent à cicatriser, chacun de leur côté, une blessure indéfinissable. Le couple voyage à Cannes, à Vancouver, à San Francisco, à New York, s'abîme dans une relation fusionnelle. Petit à petit l'usure de la vie conjugale les gagne, les laissant sans attentes et sans promesses.
C'est un homme aux mille détours qui parle dans L'Orphelin. Il porte en lui une blessure lancinante depuis le jour où il a appris qu'il était adopté. Son existence n'est plus qu'une ronde infinie dont il cherche vainement le sens. Comme si sa vie restait souffle à bout de souffle. Il finira par tourner la page, reprendre la route dans l'espoir d'une assomption.
C'est le travail de l'écrivain d'imaginer les sensations, les émotions. Embusqué dans la peau de ses personnages, Naïm Kattan suit le modelé de leurs conflits intimes, les amenant sur la route de la sincérité, de la périlleuse sincérité. La justesse de ses analyses psychologiques procure au lecteur un sentiment d'étrange familiarité avec ses propres histoires.
Il n'y a pas de véritable coup d'éclat littéraire dans Châteaux en Espagne, plutôt un mélange de distinction, d'aisance, de prestance. L'écriture de Naïm Kattan est très personnelle, faite de changement de rythmes, d'altitudes et de directions. L'auteur n'a rien perdu de sa verve de conteur héritée du pays des Mille et une nuits dont il est originaire.
Lauréat du prix Athanase-David (2004) pour l'ensemble de son oeuvre, Naïm Kattan a publié dans une mosaïque de formes: essais, nouvelles, romans, théâtre (en tout une quarantaine de livres). Châteaux en Espagne est sa vingtième oeuvre de fiction. Qui a écrit que ce n'est pas la publication qui fait de vous un écrivain, mais le fait d'aspirer à une exigence extraordinaire? Naïm Kattan y revient sans cesse, considérant sans doute l'écriture comme un moyen de se transformer soi-même, de communiquer avec autrui en en même temps qu'une forme d'art.
Collaboratrice du Devoir
***
Châteaux en Espagne (nouvelles)
Naïm Kattan
Éditions Hurtubise HMH
Montréal, 2006, 402 pages
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

