Se mettre à nu
Mots clés : modèle nu, Festival international du film sur l'art, ArtTv, Québec (province)
La trilogie L'Art du nu, projetée au Festival du film sur l'art mais aussi sur Artv, explore les relations complexes entre artistes et modèles. Sculpter de jeunes déesses. Photographier sa vieille maman nue. Peindre des hommes-objets. Dessiner des étalons en érection. Tout y est, même des chefs-d'oeuvre qui parlent...
Evergon a aussi utilisé sa vieille mère pour la série Margaret & I. Le photographe l'a fixée nue, souvent assise, le regard triste défiant l'objectif. On lui doit en plus des clichés surdimensionnés avec le danseur et chorégraphe Noam Gagnon. Un diptyque montre le gros artiste et son modèle musclé. Les deux compères ne sucent pas que des glaçons.
Éliane Excoffier a déjà photographié sa soeur et puis Sophie Jodoin, une de ses bonnes amies. En général, elle préfère des femmes aux formes voluptueuses, peut-être pour apprivoiser son propre corps autrefois marqué par l'anorexie. Elle a récemment saisi ses complices d'objectif au Kodak Autographic de 1913 pour produire des oeuvres sensuelles et fantomatiques.
Trois artistes et autant de rapports aux modèles, tous présents dans la série documentaire L'Art du nu, avec beaucoup d'autres créateurs et encore plus de muses, masculines ou féminines, traquées en Europe comme en Amérique. La trilogie explore les différentes facettes liées à la fonction du modèle vivant et à son rôle dans la très longue histoire de l'art. Le premier volet (Qu'est-ce qu'être modèle?) était lancé officiellement hier soir à Montréal, dans le cadre du 25e Festival international du film sur l'art (FIFA). D'autres projections-événements suivront jeudi (La Collaboration modèle-artiste, avec un lancement de calendrier soulignant le demi-siècle de la revue Vie des arts) et samedi (L'Art homo érotique, suivie de rencontres-expositions). L'oeuvre en trois temps sera également présentée sur Artv, en rafale, du 22 au 24 mars.
L'origine du monde
Le duo de cinéastes québécois Bernar Hébert et Renée Claude Riendeau mène la charge. Ces deux-là se sont rencontrés grâce à l'art et y consacrent toute leur énergie créatrice depuis. Mme Riendeau bossait comme avocate au sein d'une association de producteurs. M. Hébert (Le Petit Musée Vélasquez, La Nuit du déluge... ) l'a consultée alors qu'il travaillait à un film sur Frida Kahlo. «Je lui ai raconté que mon grand-père, l'artiste Stanley Cosgrove, avait connu les artistes mexicains Rivera et Orozco, explique la nouvelle productrice. Il aurait même volé le modèle de Rivera.» Le réalisateur d'expérience ajoute qu'«en dix minutes» ils avaient accouché d'un projet de documentaire et même d'une maison de production pour le mener à bien.
Le film Esquisses du Nouveau Monde s'est fait et a été présenté au 23e FIFA. Depuis, Claire Obscura, la maison des compères producteurs, a accouché de cinq autres projets. L'Art du nu découle assez directement de la toute première gestation puisque Esquisses du Nouveau Monde recréait des scènes d'atelier, avec des modèles. Le nouveau sujet s'est imposé quand Hébert et Riendeau les ont entendus discuter de leur métier sur le plateau. «Ma grand-mère avait posé pour mon grand-père. J'ai été élevée dans ce monde et je savais que les modèles entretiennent de complexes rapports avec la création et les créateurs.»
Balzac, Gauthier et Musset ont écrit sur le thème. Le film de Jacques Rivette La Belle Noiseuse l'a récemment développé en fiction. Seulement, aucun documentaire ne l'avait abordé jusqu'ici.
Le vaste sujet a vite imposé le format en trois heures distinctes et demandé des choix éditoriaux.
«Nous aurions pu pondre une série de huit ou douze heures, dit Bernar Hébert. Nous nous sommes finalement concentrés sur ce que c'est qu'être modèle, sur la collaboration avec les artistes et sur l'art érotique homosexuel. Chaque fois, nous avons cherché à exposer les points de vue des modèles et des artistes sur la représentation du corps. Nous avons aussi fait le pari de montrer plutôt que de raconter des oeuvres, en reproduisant par exemple des scènes ou des poses tirées de l'histoire de l'art.»
Le casting s'avère très impressionnant. L'Art du nu donne l'image et la parole à quelques personnages fascinants. La Française Dina Vierny a posé pour Henri Matisse et surtout pour le sculpteur Aristide Maillol, dont elle a réveillé l'étincelle créatrice pour un dernier droit de production. La New-Yorkaise Sylvia Sleigh, une minuscule octogénaire, peint encore des jeunes hommes nus pour les rendre désirables aux yeux des femmes, dans une perspective résolument féministe. La très sculpturale Iliana Antonova, artiste et modèle professionnelle, s'exprime sur l'histoire de son métier avec l'assurance et la profondeur d'un professeur. Sois belle et exprime-toi...
Grosses fesses, petites kékettes
Des «chefs-d'oeuvre qui marchent», comme le disait Rodin de ses plus belles collaboratrices, la série en expose à profusion. N'empêche, les vraies belles surprises viennent des corps atypiques, trop maigres, très gros, vraiment vieux, de ces enveloppes hors normes qui fascinent encore et toujours les artistes autant que les éphémères temples de chairs érigés par la beauté, cette dictature qui ne dure qu'un moment.
Il est tout de même possible de regretter le traitement superficiel de certains aspects essentiels du sujet. Les quelques minutes consacrées par exemple à brosser l'histoire de la représentation du nu en Occident ne disent rien des premières apparitions de la nudité dans les arts préhistoriques, en fait concomitantes de la naissance de l'art lui-même. Il n'y a rien non plus sur les subtilités observées dans l'Antiquité, des Apollon microgénitomorphes aux Vénus callipyges. Rien sur l'évolution du corps de Jésus, dénudé progressivement à partir du XIIIe siècle, jusqu'aux étonnants Christ en érection de la Renaissance. Rien sur les stratagèmes utilisés à partir de la Renaissance pour rendre acceptable l'exposition des chairs ou les mutations plus contemporaines induites par le body art, les performances ou la photographie.
«Nous ne voulions pas aller de ce côté, répond très franchement Bernar Hébert. Les documentaires français ou européens sont sur ce modèle très didactiques, avec des voix hors champ et des images d'archives. Nous préférons une écriture cinématographique et télévisuelle permettant au spectateur de voyager dans l'imaginaire.»
D'où la reconstruction des tableaux vivants, par exemple de scènes ayant inspiré des toiles du très prude Cézanne. De même, les cinéastes regrettent l'absence d'un quatrième volet, qui aurait permis d'approfondir les rapports entre le nu, la porno et l'érotisme dans notre société déboussolée. Pour les réflexions sur David Hamilton, Robert Mapplethorpe ou... Rocco Siffredi, il faudra donc s'activer sur le Net.
Sur d'autres écrans, on retrouvera plutôt un troisième volet concentré essentiellement sur l'«homoerotic art», une forme peu exposée publiquement. Ce film, de loin le plus audacieux du trio, recrée quelques oeuvres du baron von Gloeden, établi en Sicile au début du XXe siècle pour y croquer de jeunes éphèbes. Il ouvre aussi sur la fondation gaie Leslie-Lohman à New York, qui offre aux artistes homosexuels la possibilité de réaliser des études de mâles nus, avec en prime, à chacune des séances, une érection et une éjaculation.
«Il est extrêmement difficile de départager l'érotisme de la pornographie, conclut Renée Claude Riendeau. Encore plus si l'on différencie l'hétérosexualité et l'homosexualité. [...] Nous n'avons pas fait ces films pour exposer des corps nus, mais pour interroger les relations entre les artistes et les modèles. Nous n'avons pas non plus voulu choquer avec certaines scènes osées. Notre but, c'était d'interroger l'identité homosexuelle contemporaine à travers le prisme de la relation entre l'artiste et son modèle.»
Le Devoir
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L'Art du nu au FIFA
La Collaboration modèle-artiste, le jeudi 15 mars à 19h.
L'Art homo érotique, le samedi 17 mars à 19h.
L'Art du nu sur Artv
Qu'est-ce qu'être modèle, le jeudi 22 mars à 21h.
L'Art homo érotique, le vendredi 23 mars à 21h.
La Collaboration modèle-artiste, le samedi 24 mars, à 21h.
Vos réactions
L'art et l'absence de risque de la part de l'artiste... - par G. Tod Slone
Le samedi 10 mars 2007 12:00

