Accommodements raisonnables - Taylor fait baisser les attentes

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Antoine Robitaille
Édition du lundi 19 février 2007

Mots clés : Charles Taylor, Accommodements raisonnables, Religion, Immigration, Québec (province)

Il faut dédramatiser le cas du Québec, dit le philosophe

Le philosophe Charles Taylor, coprésident de la commission sur les accommodements raisonnables.

Photo: Jacques Nadeau

Québec -- Charles Taylor ne prétend pas pouvoir faire pour les accommodements raisonnables ce que Bélanger-Campeau a réalisé dans l'après-Meech ou Laurendeau-Dunton dans le débat sur le bilinguisme, c'est-à-dire tenter de «clore le débat». «Je pense plutôt à une formule limitée qui permettra de terminer notre mandat dans le délai prévu d'une année et qui aura comme but non pas de clore le débat, non pas de définir LA solution, mais de susciter la discussion», a déclaré le philosophe à Chicago où nous l'avons joint. M. Taylor a été nommé le 8 février dernier président, avec l'historien Gérard Bouchard, de la «Commission de consultation sur les pratiques d'accommodements reliées aux différences culturelles».

Autrement dit, M. Taylor croit qu'il ne faut pas avoir des attentes trop élevées pour cette commission. C'est en réagissant aux commentaires des personnalités comme Françoise David, qui ont déploré l'absence d'une femme dans le duo de commissaires que M. Taylor a eu ce commentaire. Si l'on avait voulu une commission «représentative», il aurait faire une opération de l'envergure de Bélanger-Campeau, qui était composée de plusieurs «représentants».

Certes, la commission Bouchard-Taylor ne sera pas non plus une «commission Spicer» (autre commission de l'après-Meech qui avait fait le tour du Canada pour «faire discuter» des valeurs du Canada). Car, dans le mandat de la commission, il est indiqué, note M. Taylor, que les travaux doivent déboucher sur «des propositions de balises sur les accommodements raisonnables». Mais là n'est peut-être pas l'essentiel, soutient le philosophe. D'une part, les tribunaux ont déjà balisé la notion d'accommodement raisonnable. «Bon, il reste sans doute du travail à faire sur ce plan», note-t-il. D'autre part, «qu'est-ce qui fait que le bât blesse: qu'est-ce qui fait qu'il y a des divisions profondes? C'est qu'il y a différentes visions de la société québécoise, de ce qui constitue son identité, de la façon dont cette identité pourrait être en danger: c'est ça qui crée vraiment des problèmes et des malaises profonds. Et il faut trouver moyen d'ouvrir ce débat et d'échanger là-dessus.»

Il y a aussi peut-être urgence à dédramatiser. Quand on se compare, on se console! M. Taylor a fait de longs séjours en Europe dans les dernières années et rappelle que, en matière de gestion de la diversité, «il y a bien pire que la situation du Québec». Il suffit de constater le caractère empoisonné du débat en Allemagne et au Danemark, par exemple, pour en prendre conscience. «J'ai vu des débats de société beaucoup plus empoisonnés que ne l'est notre débat au Québec», dit-il, citant les exemples comme la «crise des caricatures» et les émeutes des banlieues en France. Mais il est urgent, justement pour éviter ce type de dérapages, d'avoir un vaste débat de société: «On peut glisser vers une situation à la danoise ou, au contraire, s'en éloigner. Et je me suis dit que, dans la mesure où nous avons la possibilité d'influer sur le résultat, il vaut la peine de s'y mettre.»

Hérouxville, l'énigme

Diplomate et un brin angélique, M. Taylor estime que tous ont des torts dans cette histoire, et que tous doivent tenter de faire un pas vers les autres. Il faut que chacun résiste à la tentation de «rester dans son petit coin en lançant des injures aux autres».

D'une part, il estime que la prise de position d'Hérouxville a quelque chose de douteux: «Le code de vie véhiculait des stéréotypes absolument affreux à propos de la situation musulmane. C'était insultant. Ce n'est pas comme ça qu'on entame une discussion», dit-il. D'autre part, la réaction a aussi eu quelque chose d'absurde. «L'accusation de racisme à l'égard des gens d'Hérouxville était excessive. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de racisme au Québec. Mais user de ce terme, c'est aussi une façon, dans le monde d'aujourd'hui, de rendre impossible une discussion, de délégitimer totalement l'adversaire.» De la même manière, il trouve excessive que l'on traite un politicien comme Mario Dumont de «Jean-Marie Le Pen» québécois: «C'est une erreur. Il faut savoir que Le Pen, c'est la torture en Algérie, c'est un antisémite qui s'est spécialisé dans les "petites phrases" pleines d'allusions perfides, c'est un homme qui veut renvoyer les immigrés chez eux...»

Ainsi, Charles Taylor, même s'il se dit «peu impressionné» par les réactions du type Hérouxville, croit qu'il faut faire l'effort de comprendre ce qu'elle sous-tend. «Nous avons le devoir de comprendre d'où ça vient et pas simplement de choisir la motivation la plus "disqualifiante", comme l'accusation de racisme», croit-il.

Pour lui, il s'agit d'une énigme. «Je ne prétends pas comprendre ce phénomène moi-même. Je suis très montréalais, j'ai toujours vécu à Montréal, toujours vécu dans la diversité au sein de ma famille.» Même les immigrants doivent participer à l'effort pour comprendre «quelle est la nature de la peur qui a provoqué un genre de résolution comme ça».

Justement, il a trouvé «absolument remarquable» la décision du Conseil islamique du Canada de laisser tomber l'idée de porter plainte contre Hérouxville devant la Commission des droits de la personne et d'y envoyer à la place, une délégation de femmes voilées. «Il y a un côté médiatique à tout cela, mais c'est malgré tout un geste qui évite que le débat ne s'enlise et qui permet qu'il devienne plus productif.»

Par ailleurs, pour Charles Taylor, des phénomènes profonds sont aussi à étudier pour mieux percevoir «les nouveaux défis de la diversité» dans nos sociétés. D'une part, les immigrants sont de plus en plus comparables à des membres d'une diaspora. Les possibilités de communication -- ces soucoupes évoquées par Jacques Godbout -- font que les immigrés peuvent comme jamais garder le contact avec leur pays d'origine. Mais le problème de la diversité, «c'est aussi celui des gens en place», ce que d'autres appelleraient les «de souche». Ces derniers, en réaction aux immigrants qui ont et conservent des identités fortes, sont amenés à se questionner sur eux, sur leur héritage. Cela peut mener à une volonté de redécouvrir les racines, «notre histoire». Et peut même glisser, souligne M. Taylor, à des tentatives de récupération assez saugrenues servant la mobilisation politique. Un cas extrême lui vient à l'esprit: «Souvenez-vous de Milosevic, athée, communiste, qui, soudain, redécouvrait la valeur des grandes Églises orthodoxes!»

Enfin, notons que les travaux de la commission commenceront début mars et impliqueront, dans l'année qui vient, des tournées régionales. M. Taylor fera jusqu'en avril la navette entre le Québec et l'Université de Chicago, où il donne des séminaires sur l'épistémologie, l'éthique et le développement de la sociologie moderne.


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