Vos réactions

L'accès à l'art classique

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Théodore Wittmann
Envoyé Le dimanche 11 février 2007 13:00



Je trouve malheureuse cette notion de « maniaque culturel », de même que l'approche marchande de cette catégorie de « consommateurs » de la culture, de qui on veut tirer le maximum de profit, selon les déjà « classiques » stratégies d'écrémage en marketing.

L'offre culturelle classique, même dans le cas des arts d'expression, se heurte, je crois, au-delà des difficultés économiques de ce modèle et des fractures sociodémographiques dans la société, à un problème de renouvellement, non pas de ses contenus, mais de ses rapports au public, avant, durant et après le spectacle.

Dans le cas du jeune public, un problème de rapport de ce public à l'oeuvre d'art sous toutes ses formes s'ajoute, puisque les jeunes n'ont pas encore l'exercice de la réception de l'art (ou de son interprétation subséquente, par ailleurs) ; ils y cherchent plutôt l'interception, la rencontre, et surtout la décharge. Or, les arts classiques d'interprétation sont restés, dans leurs formes institutionnalisées, dans une logique de séparation entre les deux moments privilégiés du spectacle, soit l'expression et la réception.

Il n'y a pas de place pour une rencontre effective, pas pour un public non-averti, du moins. Leonard Bernstein transgressait, à son temps, dans ses concerts à caractère pédagogique, par son jeu de déconstruction de la magie des notes et des motifs musicaux, cette séparation porteuse d'exclusions. Certains acteurs et metteurs en scènes le font après le spectacle, lors des rencontres informelles avec leurs publics pas nombreux. D'autres réussissent à « mettre en scène » un dialogue imaginaire des acteurs, sinon de la pièce, avec son public, où parfois la condition même de récepteur passif y est interrogée.

On ne peut pas demander à un spectateur élevé au « Ritalin » de rester immobile dans un fauteuil pendant une heure et plus, face à une interprétation - dont il n'est pas prêt ou disposé à saisir les nuances, puisqu'il n'a pas eu de rapport préalable avec le texte - au rythme apparent plusieurs fois plus lent que celui de toute autre forme de divertissement facile à laquelle il aurait accès pour moins d'argent, avec moins d'effort intellectuel et plus d'opportunités de décharge émotionnelle. Les jeunes - et les moins jeunes, d'ailleurs - sont souvent dans le mode de la « sortie culturelle » et non pas dans celui de « l'immersion culturelle ». Il s'agit d'une fuite du quotidien vers l'exceptionnel et non pas d'une (re-)découverte de l'exemplaire.

Pour qu'ils puissent apprécier les arts classiques, mais aussi les arts contemporains, ceux qui ne sont pas encore tombés dans l'exceptionnalisme dérisoire de l'intensité crue des émotions primaires ou dans la tentation de la distanciation choquante des états-limite, il faut d'abord leur apprendre, à l'école si possible, les vertus de l'exemplarité dans l'art, de la recherche d'universalité. Ils auront ainsi, peut-être, à nouveau accès aux émotions secondes, cette note profonde du parfum de la culture classique qui nous accompagne encore longtemps après la fin du spectacle.

Haut de la page

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com