Le grisonnement de la culture
Mots clés : spectacles, opéra, vieillissement, Art, Culture, Québec (province)
Le glas sonne-t-il de plus en plus fort pour les formes traditionnelles des arts?

Photo: Jacques Nadeau
«Notre clientèle a 60 ans et plus, confie Pierre Vachon, directeur des communications et du marketing de l'OdeM. Notre bassin est là. Les abonnements déclinent alors que l'offre de spectacles concurrents ne cesse de croître.»
La chose se confirme dans les statistiques inédites analysées récemment par le sociologue Rosaire Garon, un ancien fonctionnaire du ministère de la Culture. Il a publié son inquiétante étude dans un cahier spécial de l'Institut du Nouveau Monde (inm.qc.ca), fin janvier, en prévision d'un grand «rendez-vous national» sur le thème de la culture fin avril à Montréal. Toutes les données colligées pointent vers un vieillissement croissant des publics de toutes les formes dites «classiques», que ce soit la lecture, les arts de la scène ou la fréquentation des musées (voir le tableau en page A 9).
«Le phénomène examiné auparavant s'amplifie, explique M. Garon au Devoir. Il faut distinguer les arts d'interprétation et les établissements culturels comme les librairies et les musées: dans les deux cas on observe un vieillissement des publics, mais qui traduit une réalité différente. En gros, la génération des baby-boomers continue de fréquenter les arts d'interprétation, mais on y observe très peu de relève. Le même problème affecte le salon des métiers d'art. Par contre, les bibliothèques, les musées et même le cinéma voient leur public vieillir tout en le renouvelant. En clair, les plus vieux fréquentent ces salles de plus en plus et les plus jeunes s'y retrouvent aussi. Mais pour le reste, l'avenir semble inquiétant.»
La vitesse de la mutation étonne tout autant que son ampleur. Les données témoignent d'un vieillissement généralisé en quinze ans seulement, soit entre 1989 et 2004. Pendant cette courte mais décisive période, la population en général a vieilli d'un peu moins de trois ans au Québec, mais le public du jazz de 11 ans, celui de la danse classique de sept ans et le client des bibliothèques de cinq. L'âge moyen des spectateurs progresse rapidement et glisse vers la seconde moitié de la quarantaine: la salle de musique classique a 50 ans, celle de la danse classique, 47 ans et celle du théâtre en saison régulière, 45 ans.
Sans vouloir jouer les Cassandre, le sociologue de la culture doit bien avertir certains cercles artistiques des catastrophes prévisibles avec de telles données. Le théâtre d'été semble particulièrement menacé, avec son parterre de 50 ans boudé par les plus jeunes.
«Entre 1989 et 2004, la fréquentation des salles de théâtre en été a chuté de 12 %, dit encore M. Garon. Le vieillissement de son public est de huit ans. Donc, les salles de théâtre d'été vieillissent et se vident. À moyen terme, à moins d'un changement radical, ça me semble très inquiétant pour cette forme comme pour d'autres. Les supporters continuent de se présenter aux guichets, mais dans 15 ou 20 ans, ils ne seront plus là et des jeunes ne les auront pas remplacés.»
Que faire?
Alain Monast, de l'Association des producteurs de théâtre privé (APTP) du Québec, ne se laisse pas ébranler par de telles prévisions apocalyptiques. En entrevue, il observe que la clientèle de son secteur a toujours été assez âgée et que la perspective de deux décennies laisse amplement de temps pour s'ajuster. Par courriel, après coup, le directeur précise sa pensée.
«En 2006, au sein de notre association composée d'une quarantaine de compagnies privées et sur la trentaine de spectacles présentés en été plusieurs étaient produits par de jeunes producteurs, créant de nouveaux textes en rupture avec le style traditionnel du théâtre estival», note-t-il en allongeant les exemples: le Théâtre des Marguerites de Trois-Rivières et un spectacle mis en scène par Stéphane Bellavance; le Théâtre de Saint-Hilaire avec une pièce écrite et jouée par Stéphane E. Roy et Gilbert Turp; le Théâtre de la Dam-en-terre à Alma, pour la création d'un spectacle écrit par neuf auteurs. «Les jauges de ces théâtres vont de petites (70) à moyenne (300). Leur rayonnement est sans doute moindre... mais quand même. Le genre se renouvelle.»
Les prochains états généraux du théâtre, déplacés à l'automne, porteront en bonne partie sur la diffusion et ses écueils. Un des «chantiers» traitera spécifiquement de «la fréquentation du théâtre par la jeunesse», notamment en référence aux trois boycottages successifs des sorties culturelles par les enseignants québécois depuis le début de la décennie. Pour apprécier, il faut commencer par connaître et, au Québec, l'école n'aime pas beaucoup les arts. Des enquêtes sur la fréquentation américaine ont d'ailleurs prouvé l'inefficacité relative des matinées scolaires par rapport à la pratique des disciplines: les spectatrices des Grands Ballets s'avèrent souvent d'anciennes ballerines et une formation en musique favorise la fréquentation de la salle Pollack.
Encore faut-il savoir recevoir les jeunes amateurs. Comme beaucoup d'institutions, le Théâtre du Trident de Québec mise sur la souplesse de ses abonnements pour les accommoder. Une formule réservée aux 18-30 ans permet de voir cinq spectacles pour 75 $. Du théâtre pour le prix du cinéma, ou presque. En plus, la belle jeunesse peut réclamer sa place à 24 heures d'avis. Le Trident a vendu 500 de ces forfaits cette année, soit un abonnement sur huit environ.
«Les jeunes viennent beaucoup, mais les jeunes retraités sont plus nombreux dans notre salle», explique la directrice des communications, Geneviève Paquette. Le rajeunissement de sa salle ne lui fait pas trop peur, surtout dans le contexte particulier de la capitale, où les théâtres généralistes ne subissent pas la concurrence de salles spécialisées dans les productions scolaires, comme le TDP dans la métropole.
À l'Opéra de Montréal les gains de juniors ne compensent pas encore pour la perte des seniors. La compagnie peut tout de même revendiquer un bond de 350 à 1300 jeunes abonnés en cinq ans. En clair, un forfait sur cinq est maintenant acheté par un spectateur de 18 à 30 ans, pour un ratio finalement supérieur à celui du Trident. Les têtes blanches dominent toujours par rapport aux ténors et aux sopanos, mais la salle Maisonneuve de la Place des Arts rajeunit un peu.
Même l'Agora de la danse, avec ses productions de pointe, subit la tendance lourde, avec un bond de six ans de la moyenne d'âge du public de la danse contemporaine, maintenant haussé à 42 ans. «Nous avons des matinées scolaires, explique la directrice Francine Bernier. Nous manquons surtout de moyens pour poursuivre ces efforts. Il faut de l'argent et du personnel pour développer les publics.» Elle considère cependant qu'il appartient davantage aux diffuseurs et moins aux artistes de s'atteler à la tâche.
On peut découper d'innombrables tranches dans le saucisson des publics pour distinguer entre les jeunes et les vieux, mais aussi entre les riches et les pauvres, les diplômés ou pas, les hommes ou les femmes. André Courchesne, directeur de la division des arts du Conseil des arts du Canada, rappelle les enquêtes sur les fréquentations du sociologue américain Richard Peterson, de l'Université de l'Illinois, distinguant les culturo-maniaques des autres citoyens béotiens. En gros, ses recherches montrent que le bassin des omnivores de sorties, tous genres confondus, représente moins de 15 % d'une population et que c'est sur ce segment que les campagnes de promotion des arts devraient miser d'abord et avant tout.
«Nous sommes d'accord avec le constat du vieillissement, commente M. Courchesne. C'est un problème crucial et un défi très important. Mais des solutions existent et sont déjà mises en oeuvre. [...] Il faut par exemple des stratégies croisées pour rejoindre les omnivores. Il faut que le TNM et le Musée des beaux-arts s'échangent les maniaques de culture, peu importe leur âge d'ailleurs. En fait, la leçon vaut pour toutes les stratégies de développement de publics: il faut bien déterminer ses cibles et articuler les bons moyens pour les atteindre.»
Pour réagir encore mieux, il faut évidemment comprendre le moteur de cette profonde mutation. Pourquoi les jeunes délaissent-ils ces formes traditionnelles de la culture, parfois multilinéaires?
Les dates de référence de l'enquête du sociologue Garon fournissent déjà un bon indice: 1989, ce n'est pas seulement l'année de la chute du mur de Berlin ou de la naissance de Daniel Radcliffe (Harry Porter lui-même), c'est aussi un point tournant pour la révolution technologique qui allait massifier l'utilisation d'Internet, du DVD et d'autres fabuleux nouveaux moyens de diffusion de la culture. Cette année-là, le nombre de domaines sur la Toile passait le chiffre fabuleux de 100 000. Il s'en trouve maintenant plus de 100 millions.
«Les formes traditionnelles d'expression devront trouver leur place dans la nouvelle civilisation en train de s'implanter, résume Rosaire Garon. Une nouvelle façon de penser, de concevoir le monde et de se divertir se met en place autour des écrans. Le virtuel s'impose dans notre réalité et les arts du vrai, comme les arts d'interprétation, vont devoir composer avec cette situation.»
Le temps moyen de loisirs des sociétés occidentales oscille autour de 40 heures par semaine. Les jeunes continuent évidemment de s'activer culturellement quand ils ne travaillent ou ne s'instruisent pas. Seulement, le théâtre et la musique classique les intéressent beaucoup moins qu'ils n'intéressaient leurs parents: leurs temps libres, ils les passent à un festival gratuit, au cinéma ou devant un ordinateur et la télé. Et c'est donc peut-être ceci qui tuera cela, comme l'imprimerie a miné la foi, selon la jolie formule de Victor Hugo.
Le philosophe de la culture Walter Benjamin s'interrogeait déjà au début du XXe siècle sur les effets de la reproductibilité technique des oeuvres pour les masses sur l'aura rattachée à l'original et à son expérience. Cela ne l'empêchait pas d'attribuer un rôle positif à la culture de masse. Plus tard, les sociologues ont parlé d'une «génération de parvenus» en référence aux baby-boomers, ces nouveau-nés de l'après-guerre. N'empêche, ils auront donc moins bousillé la culture classique traditionnelle que préparé bien malgré eux leurs propres enfants à introduire une nouvelle fracture radicale.
Il est aussi possible que la fréquentation des formes traditionnelles de la culture devienne une sorte d'«effet de génération». Au vieil âge les vieux divertissements, comme l'OSM, le TNM ou Le Devoir...
«Le vieillissement pourrait se stabiliser, effectivement», dit encore Rosaire Garon. Il ne recommande pas pour autant aux directeurs de théâtre ou d'orchestre de devenir de naïfs spectateurs de leur propre déchéance. «Quelque chose bascule et il faudra beaucoup de travail pour renverser la tendance.»
Il faut finalement penser sur le long, voire le très long terme pour juger la crise actuelle. «Le milieu de la danse contemporaine a connu de très profondes mutations en très peu de temps, remarque Francine Bernier, de l'Agora. Ce monde n'existait pas il y a trois ou quatre décennies et maintenant il se demande s'il va réussir à renouveler son public. Nos salles n'existaient pas et maintenant elles sont pleines, surtout quand il s'y passe quelque chose. Il faut donc relativiser les lectures catastrophistes. Surtout, je pense que la qualité va toujours trouver son public, jeune ou vieux.»
De même, l'opéra fut extrêmement populaire pendant des siècles et n'est devenu l'apanage d'une certaine élite cultivée qu'à la faveur de la croissance des divertissements de masse modernes, notamment le disque et le cinéma.
«Le balancier commence à nous être de nouveau favorable», assure Pierre Vachon, de l'OdeM. Il en veut pour preuve le succès impressionnant de la diffusion des créations du Metropolitan Opera dans les salles de cinéma du continent nord-américain. «Je demeure très optimiste. Oui, nous perdons des abonnés et notre public vieillit. Mais certains jeunes commencent à s'intéresser à notre art, qui va retrouver le succès.»
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