De C.R.A.Z.Y. à la reine Victoria

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Louise-Maude Rioux Soucy
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 février 2007

Mots clés : reine Victoria, Martin Scorsese, Jean-Marc Vallée, Culture, Cinéma, États-Unis (pays), Québec (province)

Martin Scorsese et Sarah Ferguson produiront le prochain film de Jean-Marc Vallée. Budget: 30 millions.

Jean-Marc Vallée

Photo: Jacques Nadeau

Depuis C.R.A.Z.Y, on s'arrache littéralement les faveurs du réalisateur montréalais Jean-Marc Vallée, qui s'est fait soumettre des tonnes de projets. N'empêche qu'il aura dû attendre 15 mois avant qu'on ne lui propose enfin la perle rare. Ironie du sort, le voilà donc qui rebondit avec non pas un mais deux projets en poche. Il y a d'abord cette perle rare, Young Victoria, qui prendra la forme d'une mégaproduction britanno-américaine produite sous la houlette du réalisateur américain Martin Scorsese. Et il y a aussi ce Café de Flore, qui viendra sceller un premier exercice d'écriture en solitaire.

Avec deux contrats pareils, Jean-Marc Suite Vallée est en train de se ménager un horaire de ministre. Au bout du fil, son attachée de presse a été claire hier: «Cinq à dix minutes d'entrevue, pas plus.» Fraîchement débarqué de Londres, le réalisateur commence à peine à prendre la mesure de sa bonne fortune. Après tout, ce n'est pas tous les jours qu'un réalisateur québécois a la chance de se frotter à des poids lourds comme le réalisateur de Taxi Driver et Goodfellas. Après le jeune réalisateur Mathieu Roy, troisième assistant réalisateur sur The Aviator, voici que c'est au tour de Jean-Marc Vallée de travailler avec Martin Scorsese. Cette fois-ci toutefois, le Québécois ne sera pas l'assistant mais bien le chef d'orchestre. «Avoir un producteur qui est un réalisateur, c'est déjà très enthousiasmant, mais travailler avec un grand réalisateur comme Scorsese, c'est tout simplement extraordinaire.»

Le plongeon est d'autant plus électrisant qu'il survient au moment même où Jean-Marc Vallée s'apprêtait à tirer un trait sur ses aventures américaines. Depuis C.R.A.Z.Y., le Québécois est en effet représenté à temps plein par l'ICM aux États-Unis. Cette agence lui a soumis un nombre impressionnant de manuscrits, mais tous l'ont laissé de glace. «J'allais jeter la serviette quand ce projet est atterri sur ma table de travail, raconte le réalisateur. On me disait: "Voyons, Jean-Marc, il faut que tu te décides, le train va passer." Je le savais, mais il passait avec des projets qui ne me ressemblaient pas et que je n'aimais pas.»

C'est alors que le tandem Martin Scorsese et Graham King (auquel on doit notamment The Departed et Gangs of New York) lui a soumis le scénario de Young Victoria, qui s'intéresse à la jeunesse de celle qui régna en Angleterre de 1837 à 1901. Sans hésiter, Jean-Marc Vallée a accepté de réaliser ce film, qui s'annonce exigeant. «J'avais goûté des expériences américaines plus ou moins heureuses avant C.R.A.Z.Y. Je n'avais pas aimé ce que j'avais fait et je ne voulais pas retomber dans ce piège. Au contraire, [Young Victoria] est un projet qui me ressemble, et j'ai l'intention d'en faire un projet personnel.»

À l'origine, c'est Sarah Ferguson, duchesse de York, qui a mis ce projet sur l'écran radar du producteur britannique Graham King. Pour convaincre ce dernier, la duchesse a brossé le portrait d'une jeune reine à la perso nnalité «étonnante, dynamique et romantique», qui a beaucoup plu au producteur. «Il y a plusieurs années déjà que je cherchais à développer un projet britannique et je suis très excité à l'idée de donner vie à l'histoire [de Victoria]. Et le faire en partenariat avec Marty [Martin Scorsese] est une joie spéciale supplémentaire», a raconté le producteur à Reuters.

De Zachary à Victoria

Scénarisé par Julian Fellowes, Young Victoria racontera l'histoire de la prise du pouvoir de la jeune Victoria ainsi que les débuts de sa relation passionnée avec le prince Albert, de l'âge de 18 à 20 ans. Il faut s'attendre à un film intimiste, plus près de Ridicule que de La Reine Margot ou Elizabeth, prévient Jean-Marc Vallée. Ce sera aussi un film à personnages qui s'inscrira naturellement dans la ligne tracée avec beaucoup de finesse par le scénariste Julian Fellowes, oscarisé pour son Gosford Park.

Le fait de travailler avec un scénariste aussi doué que Julian Fellowes a d'ailleurs été un des points décisifs pour convaincre Jean-Marc Vallée qu'il avait enfin trouvé chaussure à son pied. Le réalisateur, lui-même scénariste à ses heures, est d'ailleurs revenu enchanté de sa première semaine de travail avec Fellowes. «Ç'a été une expérience très stimulante, raconte le Montréalais. Non seulement Julian est un scénariste d'exception mais en plus son écriture est pleine de nuances et de finesse. On dirait qu'il a lui-même vécu cette époque, c'est très troublant.»

Pendant son court séjour, Jean-Marc Vallée a été invité à visiter les principaux lieux de la monarchie britannique de manière à s'imprégner des codes qui la régissent. Il est revenu très impressionné de cette première incursion. «J'ai pris la pleine mesure de la responsabilité qu'on a à raconter une partie de l'histoire, dont les Britanniques sont très fiers.» Et il y aura d'autres voyages, d'autres lectures et bien d'autres rencontres avant que le tournage ne commence officiellement. «Je veux tout connaître de cette période et de cette femme.»

Si la reine Victoria l'intéresse tant, c'est que Jean-Marc Vallée y voit des parentés avec son Zachary, au centre du récit initiatique de C.R.A.Z.Y. «Comme on suit la reine de ses 18 ans à ses 20 ans, dans les deux premières années de son règne, je vois des parentés très claires avec C.R.A.Z.Y., en ce sens qu'elle se sent différente et qu'elle doit assumer cette différence et surtout son rôle dans un monde d'hommes et de politiciens qui veulent la tasser et la briser.»

Doté d'un budget d'une trentaine de millions, Young Victoria bénéficiera d'une soixantaine de jours de tournage, un luxe pour le réalisateur québécois, qui avait dû boucler son C.R.A.Z.Y. en 38 jours, top chrono. Ce faisant, Jean-Marc Vallée réalise un vrai «fantasme», un fantasme dont il entend tenir fermement les rênes. «Notre mot d'ordre, on n'a pas arrêté de se le répéter, c'est: "Modern behavior does not belong to that film." On ne veut pas que ça ait l'air d'un film fait pour plaire à un public jeune et moderne, on veut que ça ait l'air vrai.»

Et l'écriture de Café de Flore dans tout ça? Il faudra bien trouver du temps, répond le Montréalais, qui a la certitude qu'il pourra y arriver sans que l'un ou l'autre de ses projets ne pâtisse de son horaire surchargé. Projet plus personnel, Café de Flore raconte deux histoires d'amour où deux êtres, de deux époques complètement différentes, vivent deux moments de passion extraordinaires qui bouleversent leur vie. La fin de l'écriture du film est prévue pour décembre 2007. Le tournage est pour sa part planifié en 2009 avec un budget estimé à sept millions de dollars.

Rappelons que Jean-Marc Vallée s'est fait connaître du grand public en 1995 avec son thriller Liste noire, mais ce n'est que dix ans plus tard qu'il a conquis le monde avec C.R.A.Z.Y., un récit familial devenu par la suite un véritable phénomène. Depuis, le film a été distribué dans plus de 50 pays et a récolté une vingtaine de prix dans les festivals de films internationaux, dont celui du meilleur film canadien au Festival international du film de Toronto en 2005. La même année, C.R.A.Z.Y. raflait 11 prix Génie et 15 prix Jutra, en plus de recevoir la Bobine d'or décernée au long métrage ayant occupé la première place au box-office canadien.


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