J'ai plus faim
Mots clés : ministre fédéral de l'Environnement, John Baird, Guide alimentaire canadien, Gouvernement, Québec (province)
J'écoutais l'autre jour un reportage sur le nouveau Guide alimentaire canadien. Comment vous dire l'étrange impression que cela m'a fait? J'ai presque ressenti un choc. J'avais le sentiment qu'on ne me parlait pas de nourriture mais qu'un ingénieur en bâtiment m'expliquait comment malaxer du béton en respectant les bonnes proportions d'eau, de sable et de ciment. Je ne veux pas abuser des métaphores, mais on aurait cru voir le nouveau ministre fédéral de l'Environnement, John Baird, qui parle français comme je parle ukrainien, tenter de nous faire goûter les subtilités d'un vers de Mallarmé.
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Grotesque. Je ne vois pas d'autre mot pour décrire cette façon qu'ont certains fonctionnaires de s'ériger en prêtres des consciences pour nous dire quoi manger. Deux portions de légumes, une de protéines et trois de féculents, le tout dans une langue à peine suffisante pour lire le manuel d'instructions d'un réveille-matin fabriqué à Taïwan et dans la bouche d'un individu qui semble ignorer -- ou qui le cache bien -- la façon de faire prendre la mayonnaise ou de réussir l'osso bucco.
J'imagine le jour où, au lieu de prêter serment sur la Bible -- vieux texte littéraire dont la date de péremption est passée depuis longtemps --, nos députés fédéraux poseront la main droite sur le Guide alimentaire canadien, glorieux symbole de notre unité nationale retrouvée. Ce guide n'est-il pas en effet l'exemple le plus achevé de cette idéologie utilitariste -- véritable religion d'un pays de banquiers -- qui veut qu'on réduise les phénomènes culturels les plus complexes à leurs composantes les plus triviales? Synthèse matérialiste par excellence, la bible de l'alimentation canadienne résume les goûts et les saveurs, fruits d'une culture plusieurs fois millénaire, à une grossière équation où les protéines s'additionnent aux glucides et où les gras trans le disputent aux «oméga-3». On est prié de mettre des gants pour ne pas se salir.
Mais ce guide est aussi canadien pour une autre raison. Comme le Canada a toujours subtilement su diluer la culture québécoise derrière ses prétentions multiculturelles, il distille sous un vocabulaire scientifique une synthèse achevée de la culture culinaire anglo-protestante. Peuple de prédilection des peurs alimentaires et des mouvements hygiénistes, les anglo-protestants ont toujours considéré que le diable se cachait derrière chaque plaisir. C'est pourquoi ils ont toujours observé avec terreur l'andouillette de Troye, le crottin de Chavignol et les tripes à la mode de Caen.
Comme l'explique si bien Madeleine Ferrières1, dès 1900, aux États-Unis, «le diététisme ambiant s'inscrit dans des programmes de réforme morale sur fond de réveil puritain». La croisade de la «nouvelle nutrition» (déjà!) vise tout particulièrement la classe ouvrière, qu'on veut débarrasser de ses mauvaises habitudes, comme l'alcool. Mais à la différence des puritains de 2007, ceux de 1900 ne cachaient pas leur inspiration adventiste.
S'est-on demandé comment les Français font pour survivre sans le moindre guide alimentaire? Ces mécréants trouvent même le moyen de se faire plaisir en gardant la taille fine et en conservant une des meilleures espérances de vie au monde. Peut-être parce que l'alimentation y est encore affaire de culture. Et peut-être aussi parce qu'ils appliquent avec constance ce précepte qui date de 1520:
Qui veust son corps en santé maintenir
Et résister contre l'épidymie
Doit joye avoir et tristesse fouyr
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Pierre Trudeau s'était un jour demandé ce que l'État faisait dans la chambre à coucher des citoyens. Il faudrait redemander avec lui ce qu'il vient faire dans nos assiettes. Je ne reconnais pas à Stéphane Dion ou à Stephen Harper le droit de me dire comment monter les oeufs en neige. N'ont-ils pas mieux à faire, d'ailleurs? On a parfois l'impression que les anciens marxistes qui se sont volatilisés comme par enchantement dans les années 80 se sont discrètement recyclés dans le prêchi-prêcha sociétal destiné à materner le citoyen.
Ce prêchi-prêcha va de pair avec la disparition d'une certaine culture humaniste. L'humanisme avait fait le pari qu'en formant un citoyen cultivé ayant accès aux oeuvres les plus élevées, on formerait un être éclairé capable de faire ses choix librement. Plus on vide l'école de la culture humaniste, plus on bombarde le citoyen de cette morale à quatre sous dont dégoulinent notamment nos programmes scolaires. Au lieu d'étudier la Rome antique et les philosophes, il sera toujours plus simple d'assommer les jeunes esprits de cette propagande insupportable en faveur du «développement durable» et de la «bonne alimentation».
Ce prêchi-prêcha envahit même la France, pourtant longtemps réfractaire à ce moralisme hygiéniste plus sournois que les sermons des curés de campagne. La nouvelle loi interdisant la cigarette dans les lieux publics, entrée en vigueur la semaine dernière, en a d'ailleurs été l'occasion. Je m'en voudrais de terminer cette chronique impertinente sans citer cette phrase que je ne cesse de relire depuis une semaine1. Elle est de Vincent Eggericx.
«L'interdiction de la cigarette, si on prend l'exemple des États-Unis, n'aura fait que multiplier le nombre des obèses et rendre plus difficile aux pauvres et aux fous l'accès à l'un des derniers plaisirs pas chers, où l'être humain, réduisant méthodiquement en cendre ce cylindre de tabac et de papier, s'imprègne comme Bouddha de l'infinie vacuité des choses, éprouvant dans sa chair que tout est fumée, et recrache cette idée même pour la regarder se dissoudre dans l'air, acceptant la douloureuse idée de décomposition et jouant avec elle.»2
1. Madeleine Ferrières, Histoire des peurs alimentaires, Éditions du Seuil (Points).
2. La Revue littéraire, no 29, hivers 2006-07.

