Portrait - Télio ou l'art de se réinventer
Mots clés : entreprise, André Télio, Télio, Économie, Québec (province)
L'entreprise québécoise développe chaque saison quelque 500 nouveautés textiles

Photo: Jacques Grenier
Dans les années 50 et 60, Télio a représenté des maisons haut de gamme. Par exemple, Boussac, en collaboration avec Air France et le gouvernement français, présentait des défilés de mode dans les principales villes canadiennes. Les Cardin et St-Laurent en faisaient partie. Boussac était alors le créateur des produits imprimés. Télio était un distributeur de soie, de lin, d'imprimés européens griffés.
Il y avait aussi des produits destinés à un large public. Presque tous les foyers possédaient une machine à coudre et il se faisait beaucoup de couture à la maison. Il y avait aussi de nombreux points de vente de produits textiles, qu'on appelait familièrement des «magasins de tissus à la verge», ce qui ne manquait pas de susciter des réactions d'étonnement chez les visiteurs peu habitués au vocabulaire local. Tous les grands magasins avaient aussi leur rayon pour la vente de tissus.
Pour Télio, la récession du début des années 1980 a provoqué un choc énorme. Tous les grands magasins, Eaton, Simpson's, Sears, Miracle Mart, etc., ont cessé leurs ventes de tissus, même par catalogue, une formule très répandue jusqu'alors pour desservir les centres éloignés des grandes villes. En fait, Télio a alors perdu 1000 clients. L'économie n'était pas la seule cause. Toute la société était en voie de transformation. Il n'y avait plus de cours de couture dans les écoles pour jeunes filles. La nouvelle génération de femmes sortait de la cuisine et de la salle de couture!
Que restait-il à faire pour Télio, à moins de mettre la clé sous la porte? «Se réinventer», d'une part en se tournant vers le marché de la confection, soit les couturiers et les grandes entreprises, et d'autre part en allant s'approvisionner directement en Asie. Dans les années 1970, Télio achetait 40 % de ses textiles aux États-Unis, 40 % en Europe et 20 % en Asie. Pourquoi aucun achat au Canada? Parce que la production textile canadienne était essentiellement «basique», répond M. Télio. Aujourd'hui, la situation a complètement changé. Télio effectue 90 % de ses achats en Asie, essentiellement en Chine, en Inde et en Corée, et 10 % en Europe.
Huit millions de mètres de tissus
La réputation de la Chine en ce qui concerne la soie est faite depuis 2000 ans. Pendant des siècles, les Chinois furent les seuls à posséder le secret de fabrication de la soie. Jusqu'au XVe siècle, alors que la marine marchande a pris la relève, il y a eu la route de la soie, longue de 7000 kilomètres entre la Chine et l'Europe. En 1975, Joseph Télio faisait son premier voyage en Chine pour établir des contacts avec les fabricants chinois et y acheter de la soie. Pour le reste des produits textiles, la Chine accusait beaucoup de retard sur l'Occident. Par exemple, en 1973, lors du voyage en Chine du premier ministre Pierre-Elliott Trudeau, son homologue chinois, Chou En-lai, avouait que son pays ne parvenait pas à produire des tissus colorés de grande qualité. André Télio, qui est allé en Chine pour la première fois en 1978 en compagnie de son père, se rappelle avoir vu des installations incroyablement rudimentaires.
Par la suite, l'évolution chinoise dans l'industrie textile s'est faite de façon extrêmement rapide. Il y a eu au début des entreprises d'État, puis des entreprises conjointes; aujourd'hui, des compagnies chinoises privées possèdent des usines très modernes, informatisées et dotées de machines allemandes ou suisses. Les employés continuent cependant d'être peu payés et de travailler 12 heures par jour, en attendant de trouver un meilleur emploi dans les villes.
M. Télio se rend en Asie quatre fois par année pour voir les gens avec qui il fait affaire. «Le face à face est important», dit-il. Il y achète des tissus et y fait faire aussi des tissus selon les modèles conçus par sa propre équipe de designers à Montréal, des produits qu'il peut revendre à ses clients. Dans certains cas, pour Wal-Mart par exemple, les textiles de Télio fabriqués en Chine vont directement dans une autre usine chinoise qui fait de la sous-traitance pour la multinationale américaine.
Télio achète chaque année huit millions de mètres de tissus, de la soie, du lin (il possède la plus importante collection de lin et de soie au Canada) et toutes sortes d'autres tissus, coton, polyester, et depuis 2005 du coton biologique et du Tencel, une fibre naturelle provenant de la cellulose utilisée jusqu'à maintenant pour faire du papier et qui, grâce à la nanotechnologie, peut donner un tissu aux propriétés étonnantes. Télio possède un inventaire dans lequel on trouve près de 2000 styles, 10 000 variantes de coloris et d'imprimés, et développe chaque saison quelque 500 nouveautés textiles.
Pour demeurer présent dans un marché en changement, Télio doit sans cesse peaufiner son positionnement, chercher sa niche optimale. Parmi sa clientèle, outre les Wal-Mart de ce monde, il y a aussi des boutiques, des fabricants de vêtements, notamment ceux de la rue Chabanel à Montréal, et des designers, tels que Marie Saint-Pierre. En fait, ces créateurs comptent pour 15 à 20 % des ventes. À cet égard, souligne M. Télio, le marché québécois est particulièrement intéressant à cause du niveau de créativité qu'on y trouve.
Valeur ajoutée
Avec un chiffre d'affaires de 25 millions en 2006, Télio effectue près de 70 % de ses ventes au Canada. Depuis quatre ans, il exporte aux États-Unis et en Amérique du Sud. Depuis deux ans, il le fait aussi en Europe, notamment en République tchèque, en Irlande et un peu en Grèce. «Il faut savoir trouver sa clientèle», ajoute M. Télio. L'entreprise compte 2000 clients, dont la plupart sont de petits acheteurs qui profitent de la présence de Télio. Avec un pouvoir d'achat considérable et une connaissance mondiale de l'industrie des tissus, Télio achète des quantités importantes de tissus pour les revendre en petits lots.
Sa stratégie consiste à offrir une valeur ajoutée et des produits originaux et différents de ceux des grands producteurs de textile. Avec sa propre équipe de designers, M. Télio conçoit des imprimés dont la fabrication est confiée à des sous-traitants. Ce travail de designer est un exercice de création qui requiert du flair et une connaissance très fine des attentes de couturiers et de confectionneurs de vêtements. Télio doit avant tout le monde prendre des décisions en prévision des tendances appréhendées, tant pour l'achat de ses achats de tissus que pour la préparation des collections de texiles qu'il présentera à sa clientèle. Présentement, il achète les tissus en prévision de ce que devrait être le marché à l'été 2008 et il livre à ses clients les tissus pour l'été 2007, de sorte qu'il faut travailler sur trois saisons en même temps.
Télio, qui ne fait pas de ventes au détail, offre des produits pour à peu près toutes les bourses, de 2 $ à 100 $ le mètre. L'un de ses marchés importants est celui des arts, soit pour le patinage artistique, le théâtre, le cinéma et le Cirque du Soleil. Bien sûr, il a tout ce qu'il faut pour les robes de mariée, les pièces en patchwork, etc. L'entreprise a aussi une division de tissus d'ameublement, dirigée par Raymond Télio, le frère d'André Télio. La croissance de l'entreprise est de 4 à 5 % par année dans un marché qui a été en décroissance au Canada, ce qui est compensé par une augmentation à l'exportation. Télio compte 90 employés, 60 à Montréal et 30 agents au Canada. «Il ne reste à Montréal que quatre ou cinq joueurs qui ont un inventaire important. Il y a 10 ans, il y en avait 20», constate M. Télio, qui finalement n'a pas tort de se demander parfois s'il y a un déclin dans le secteur de la mode. Même le puissant Boussac a disparu complètement du marché.
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

