Littérature francophone - Histoire d'amour et d'art

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Suzanne Giguère
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 janvier 2007

Mots clés : Livre, Roman et Anna, Alain Raimbault, Québec (province)

Il écoute le Requiem de Mozart. Les ors des églises orthodoxes lui reviennent en mémoire. Il bondit du sofa, coupe le son, ouvre la fenêtre. À travers la brume apparaît le port d'Halifax, «le Ellis Island canadien, la porte d'entrée du pays pour les vagues successives d'immigration». Roman est roumain. Footballeur professionnel, il a fui la dictature de son pays. Depuis, il a rasé sa mémoire.

Néo-Écossaise d'origine micmaque, Anna est océanographe. Elle s'est toujours trouvée laide. Si un traitement au laser a supprimé la tache de vin sur sa joue droite, il n'a pas effacé sa douleur. «La tache a toujours été intérieure, il ne faut pas se leurrer.» Roman et Anna raconte le destin croisé d'un homme et d'une femme qui courent derrière leurs fantômes. Est-ce possible de traverser l'existence dans l'ignorance de soi? L'art est-il la chose la plus élevée au monde? Roman et Anna parle de l'équilibre fragile de deux êtres au destin contrasté, sur fond d'histoire d'amour et d'art.

Recherche esthétique

Ils sont voisins mais ils ne s'adressent jamais la parole. Anna refuse de faire le premier pas. L'homme, dans la quarantaine, n'a jamais de visite. Il aime l'opéra. «Un replié, un poisson de fond», voilà ce qu'Anna pense de cet inconnu. Roman n'a rien à perdre, il a tout perdu. Depuis qu'il a émigré au Canada, il refuse toute image du passé. Il a réussi à maintenir la porte fermée. La thérapie par le vide. Il s'adapte mais ne s'habitue pas. «Émigration trop tardive. Trop tardive [...] J'ai fui mon pays mais je lui dois beaucoup. C'est compliqué. Je suis comme prisonnier.»

Ils se retrouvent au Collège des arts et du design, lui pour poser nu, elle pour apprendre à dessiner. Fusains, crayons, sanguines, papiers à esquisses au grain épais et doux à la fois, cahier à croquis, «par la pratique du dessin Anna espère s'approcher d'un pas d'elle-même [...] une première étape vers sa guérison [...] une purification par le beau». La jeune femme s'invite dans la vie de Roman. «Aucun changement possible sans prise de risques, il est temps d'en prendre ma belle.»

Anna et Roman se rapprochent, s'apprivoisent, voyagent dans le Grand Nord québécois. Là-bas, le temps est pour ainsi dire suspendu. Comme dans les toiles d'Alex Colville, à qui ils rendent visite à leur retour en Nouvelle-Écosse. Troublés par le lyrisme puissant, intime, délicat des oeuvres du peintre, les amants se reconnaissent dans ses personnages «en prise directe avec l'angoisse du temps, avec l'éternité. On parle de réalisme magique en ce qui le concerne. On se trompe. C'est un figuratif métaphysique».

Au-delà de la quête d'identité de deux êtres blessés par la vie, l'ultime tendresse, le pouvoir d'émotion du roman, il nous faut peut-être les chercher ailleurs. L'absence, l'invisible dans une lumineuse consolation artistique, voici peut-être l'objet de Roman et Anna. Ce premier roman pour adultes d'Alain Raimbault, marqué par une recherche esthétique et une expérimentation de la forme romanesque, mérite qu'on s'y arrête, malgré une intrigue inutilement compliquée et une dramatisation trop appuyée.

Poète et auteur de nombreux romans jeunesse, l'auteur, d'origine française, vit en Nouvelle-Écosse.



Collaboratrice du Devoir
***

Roman et Anna

Alain Raimbault

Éditions Hurtubise HMH

Montréal, 2006, 192 pages


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