Le devoir de responsabilité

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Gil Courtemanche
Édition du samedi 20 et du dimanche 21 janvier 2007

Mots clés : accommodements raisonnables, Journal de Montréal, sondage, Racisme, Média, Québec (province)

On l'appelle dorénavant «convergence». Le mot semble moins dangereux que le phénomène qu'il dissimule, celui de la concentration exagérée de divers médias au sein d'un empire financier dont la seule motivation est la maximisation du rendement. L'ensemble de la profession journalistique, des intellectuels et des démocra-tes ont décrit les pièges et les dangers que recelait l'achat du réseau TVA par Quebecor, qui jouissait déjà d'une position domi-nante dans la presse écrite. Tous les arguments évoqués pour s'opposer à cette mainmise ont été balayés du revers de la main par les politiques et les organismes de surveillance des médias. Le processus était irréversible, il était souhaitable d'un point de vue économique, et ces gens, nous disait-on, étaient des citoyens responsables qui n'abuseraient pas de leur immense pouvoir d'informer la population... Ou de la manipuler.

Le Journal de Montréal et TVA nous ont démontré le contraire cette semaine. Le sens des responsabilités de ces gens disparaît quand l'odeur du profit et du scoop apparaît. Ce dont nous avons été témoins cette semaine constitue une sorte de viol volontaire de la conscience collective, l'imposition à l'ensemble de la population d'un débat dangereux et piégé qui s'appuie sur des outils douteux, sinon biaisés. Quebecor a fait le choix de la démagogie et des amalgames. L'entreprise ne s'est jamais inquiétée des conséquences de son geste. Elle ne s'est jamais demandé si le sondage qu'elle utilisait pour nous effrayer ainsi et pour donner un portrait absolument faux des Québécois reposait sur des bases solides, tant dans l'échantillon que dans la formulation des questions. Une lecture rapide des résultats démontre de façon indiscutable que le titre du Journal de Montréal était non seulement une exagération mais aussi un pur mensonge, pas une erreur d'aiguillage mais bien une fausse information conçue volontairement pour augmenter le tirage et tirer l'auditoire vers l'exploitation souvent insouciante que devait en faire TVA pendant une semaine. Tout directeur de l'information sérieux et responsable aurait jeté cette enquête d'opinion à la poubelle. Comment expliquer que 59 % des Québécois soient racistes mais que les supposées victimes de notre racisme ne le perçoivent pas? Ce n'est qu'une des contradictions flagrantes que contient ce piètre exercice.

Mais il y a pire et plus grave. L'empire médiatique a honteusement choisi d'exploiter un débat qui est bien mal engagé, celui de l'«accommodement raisonnable». En effet, derrière cette prétendue étude sur le racisme, c'est ce malaise qui couve dans la société québécoise que ces marchands de papier et de publicité ont voulu exploiter. Mario Dumont l'a bien senti en ajoutant sa pierre démagogique à l'édifice de désinformation qui s'abattait sur toute la population.

Plusieurs commentateurs se sont moqués de la réaction outrée des Québécois, disant que l'incident ne méritait pas tout ce boucan. Quelle légèreté! La fonction de l'information, en particulier dans des situations tendues et incertaines, n'est pas de jeter de l'huile sur le feu mais de fournir des outils pour que se déroule un débat, certes nécessaire, mais un débat qui s'appuie sur des bases solides. Ce grave manquement éthique qui mériterait qu'on porte plainte devant le Conseil de presse constitue aussi une démonstration éloquente des dangereuses distorsions que peuvent provoquer dans une société des empires médiatiques dépourvus de conscience sociale et du sens des responsabilités civiques. Le principal danger de la concentration, c'est la manipulation de l'opinion publique, et c'est ce que nous avons vécu cette semaine.

Dans un autre ordre d'idées mais dans la même veine, celle du sens des responsabilités: toute la classe politique canadienne se met au vert et au développement durable. Même le premier ministre du Canada remet en place des programmes mineurs qu'il avait éliminés sous prétexte qu'ils étaient totalement inefficaces. Voilà qu'ils sont maintenant nécessaires et essentiels. Mais ce n'est rien pour rassurer cette assemblée de scientifiques qui vient de nous dire que nous nous rapprochons dangereusement de la mort de la planète. Tous les dirigeants politiques disposent des mêmes informations que ces scientifiques, mais entre le constat de ceux-ci et le discours des politiques existe un abîme qui dénote un désolant manque de sens des responsabilités politiques.

Nous savons tous que la situation est urgente et que le risque que nous laissions une planète invivable à nos enfants est considérable. Le discours politique, lui, se veut rassurant et raisonnable. Il parle de progrès quand nous reculons, de gestion quand il faut révolutionner, d'objectifs raisonnables et réalisables quand il faudra, on le sait, se dépasser, changer radicalement, voire révolutionner. Nous ne vivons plus sur une planète raisonnable mais absolument déraisonnable. Nous sommes de plus en plus conscients de la menace mais pas du tout envahis par un sentiment d'urgence. En ce domaine, les politiques ont un lourd devoir de franchise. Ils doivent dire haut et fort que l'avenir ne sera pas facile et que nous sommes condamnés à des changements radicaux dans le fonctionnement de nos sociétés, de nos économies, de nos villes, et aussi dans nos comportements. Il ne s'agit pas d'alarmer indûment les populations, il s'agit de dire ce que nous savons et de créer un sentiment d'urgence. Nous savons que toute notre prospérité est le résultat de la destruction de notre planète et nous savons qu'il nous reste peu de temps. Le devoir de dire la vérité et de ne pas minimiser l'urgence, voilà, en ce domaine, le devoir de responsabilité des politiques.


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