Opinion

Un débat qui dérape - Bienvenue aux hommes!

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Ariane Émond, Journaliste, cofondatrice du magazine La Vie en rose, l'auteure anime de nombreux débats publics.

Édition du samedi 20 et du dimanche 21 janvier 2007

Mots clés : aide financière, pères, Gouvernement, Homme, Québec (province)

Depuis une semaine, on me félicite d'avoir su garder mon calme au cours du débat sportif qui nous opposait, la chroniqueuse Hélène Pedneault et moi, à deux virulents représentants de la mouvance masculiniste à l'émission Il va y avoir du sport de Télé-Québec. À la question «A-t-on assez écouté les groupes d'hommes?», nous répondions oui. Nous précisions qu'il fallait, bien sûr, encore écouter les hommes, mais que certains groupes d'hommes abusaient de notre patience.

Je ne crois pas rêver. J'entends de plus en plus d'hommes et de femmes exaspérés devant les propos redondants des masculinistes, selon qui le gouvernement est à la botte de féministes qui bloquent toute aide financière aux groupes d'hommes! Coupables, les groupes de femmes qui raflent la cagnotte!

Doit-on rappeler que les subsides versés par l'État aux groupes de femmes servent surtout à maintenir des services de première ligne pour les victimes de violence conjugale, à 85 % des femmes et des enfants? Ces statistiques, les plus largement acceptées, en dérangent plusieurs. Malheureusement, les faits sont là, accablants.

Les antiféministes prétendent que la violence conjugale est tout autant le fait des femmes que des hommes. Oui, la violence féminine existe, a toujours existé et augmentera sans doute. Non, celle que les femmes exercent à l'égard des hommes n'est pas comparable, ni par son ampleur ni par ses conséquences, à celle qu'elles subissent aux mains de leur conjoint, au point d'être gravement blessées ou assassinées. Les urgentologues, les médecins et les coroners le constatent, les chiffres de l'Institut de la statistique du Québec le confirment.

Il faut bien sûr aider les hommes dans le besoin. Les services publics, débordés j'en conviens, sont là pour ça. Il faudrait plus de centres et de groupes pour les accueillir et les soutenir? J'en conviens tout autant. Mais puis-je rappeler que les femmes ont elles-mêmes mis sur pied leurs services et leurs réseaux, à bout de bras, dès les années 1970 et 1980? Qu'elles ont dû se battre pendant des années pour les faire reconnaître? Qu'elles continuent à les financer avec les moyens du bord, par collectes de fonds autant que par de fragiles subventions? Que les travailleuses de ces centres sont sous-payées et largement bénévoles?

Un accueil complaisant

Il y a, je crois, un début de ras-le-bol devant l'accueil, plus complaisant que critique, que font les médias à l'interminable croisade de ces groupuscules drapés dans des habits de victimes. Interminable, oui. Elle dure depuis 15 ans! Chez nous, en Grande-Bretagne, en Australie, en France, aux États-Unis, au Canada...

La frustration des ténors d'un courant de pensée marginal est montée en épingle. Leur discours hargneux occupe l'espace public. Est-il en train de devenir le discours sur la question masculine? J'en ai souvent peur.

Discriminés en tant qu'hommes, clament-ils à tous les micros qu'on leur tend. Par qui? Par une société aux valeurs et aux institutions tellement féminisées qu'elle pousse au désespoir et au suicide les hommes, ces «laissés-pour-compte», qu'elle pousse les garçons à l'échec scolaire, qu'elle pousse les pères à des gestes spectaculaires pour obtenir la garde de leurs enfants.

On croit rêver. Comme si la majorité des postes de pouvoir, en politique, en économie, en culture, n'étaient pas toujours détenus par des hommes. Comme si la majorité des juges n'étaient pas des hommes, souvent des pères divorcés eux-mêmes, qui ont abandonné depuis longtemps -- sauf exception bien sûr -- le préjugé favorable aux mères en matière de garde. Comme si les juges, considérant d'abord le bien de l'enfant, n'avaient pas de bonnes raisons de refuser la garde partagée à un père autrefois violent, ou complètement absent, ou toujours immature, ou prêt à escalader le premier pont venu.

Oui, il arrive que des hommes soient discriminés parce qu'ils sont noirs, ou gais, ou pauvres, ou musulmans, ou atteints de maladies mentales. Mais en tant que classe sexuelle infériorisée? Dans les bédés futuristes peut-être, mais pas sur cette planète.

Aux hommes de répondre

En novembre dernier, j'ai été invitée à titre de conférencière au débat annuel La Presse/Radio-Canada, intitulé cette année «Comment ça va, les hommes?». À deux reprises, dans une salle aux trois quarts masculine où une vingtaine de masculinistes monopolisaient les micros, un fier représentant de groupe d'hommes est venu dire que, si nous étions tannés de voir des gars monter sur les ponts, nous n'avions encore rien vu! «Le carnage s'en venait... » J'en ai eu les jambes sciées. Le souhaitait-il vraiment?

Une énorme frustration individuelle gronde au fond de ces hommes en colère. Ils attribuent au féminisme des problèmes sociaux par ailleurs réels, ils cherchent des coupables plutôt que des causes (ou des solutions constructives), ils répandent un discours qui déresponsabilise les hommes. Avec leur logorrhée, leur déversement de statistiques boiteuses, leur intimidation verbale, ils misent sur la désinformation pour clouer le bec aux féministes.

En sortant du plateau de l'émission de Marie-France Bazzo, au bord de la nausée je l'avoue, Hélène Pedneault et moi avons juré de ne plus nous prêter à ce jeu d'affrontement avec des manipulateurs de droite. C'est maintenant aux hommes de se mouiller et de remettre les pendules à l'heure.

Et si des hommes répondaient aux élucubrations et aux distorsions des masculinistes? Beaucoup d'hommes, toutes sortes de gars, de différents horizons... Allez messieurs, montez au front! (Je salue au passage l'article du professeur Francis Dupuis-Déri publié dans Le Devoir du 15 janvier 2006 en réponse à un supporter de Fathers 4 justice). Hommes de bonne volonté qui souhaitez plus de justice sociale et d'équilibre entre les hommes et les femmes, si vous attrapiez la balle au bond et ripostiez à la place des femmes pour quelque temps? Ma vieille tante disait: «Y'a rien comme un homme pour faire entendre raison à un autre homme... »

Cette prise de parole masculine, l'équipe du défunt magazine féministe La Vie en rose l'appelle de tous ses voeux. Je rappelle qu'une bourse La Vie en rose de 4000 $, assortie d'une entente de publication avec le magazine L'Actualité, vient d'être lancée pour la réalisation d'articles consacrés à l'égalité entre les sexes (voir le site www.fpjq.org, sous la rubrique «Tous les prix et bourses»). Cette année, justement, la bourse LVR est réservée aux hommes, journalistes et écrivains. Bienvenue aux hommes!


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