Opinion
Fathers 4 Justice - Batman contre les féministes
Mots clés : Fathers 4 Justice, Justice, Famille, Québec (province), Canada (Pays)
L'organisation Fathers 4 Justice (F4J) vise à accroître le pouvoir des pères séparés face au système judiciaire. F4J a acquis une certaine notoriété en Europe et en Amérique du Nord à l'occasion d'actions de perturbation spectaculaires menées par des agitateurs souvent déguisés en super-héros. La police s'est même intéressée au comité de F4J de Londres après que des membres eurent parlé de kidnapper le fils de cinq ans du premier ministre Tony Blair.
F4J s'attire des sympathies, comme le révèle le texte «Féminisme: accepter de se remettre en question» (Le Devoir, 10 janvier 2006), signé par un professeur chercheur à l'Institut national de recherche scientifique (INRS), qui critique les féministes. Son argumention compte de nombreuses incohérences factuelles et politiques, qu'il importe de rectifier une à une.
Qui dirige?
L'auteur déclare que la «société patriarcale a vécu», soit que le patriarcat est chose du passé. Ah bon? Certes, les féministes du Québec ont réalisé péniblement de belles avancées sur divers fronts, mais ce sont encore des hommes qui se retrouvent en écrasante majorité -- et souvent seuls -- à la tête des gouvernements, des partis politiques, des entreprises privées, des médias, des institutions religieuses et même des puissants réseaux illégaux (mafia, motards et gangs de rue).
L'auteur préfère souligner que l'on compte 60 % de femmes au baccalauréat, mais oublie de dire que les hommes sont majoritaires au sommet des universités (direction, corps professoral, titulaires de chaires, etc.). Il oublie aussi de mentionner qu'à diplôme égal, les hommes auront en général de meilleurs emplois et des salaires plus élevés.
La rumeur veut néanmoins que les femmes dominent les petits garçons à l'école primaire et les hommes dans l'intimité. Vieille théorie du pouvoir occulte des femmes, qui se heurte toujours à la même question: pourquoi diable ces femmes si puissantes laissent-elles les hommes si faibles contrôler seuls ou presque les grandes institutions de pouvoir et de prestige?
Nuances sur la violence
Le professeur chercheur à l'INRS affirme également que la violence dans les couples provoque «presque autant de victimes hommes que de victimes femmes».
Il reprend ici une thèse qui a cours depuis quelques années, et qui avait déjà été énoncée de manière obscène en décembre 1989 au lendemain du massacre de 14 étudiantes à l'École Polytechnique (encore aujourd'hui moins de 25 % de femmes au bac.). Or les études qui défendent cette idée sont minées par de nombreux problèmes méthodologiques et analytiques (voir N. Brodeur, «Le discours des défenseurs des droits des hommes sur la violence conjugale», Service social, 2003).
Si certaines femmes utilisent la force contre leur conjoint (ce qu'aucune féministe ne nie, à ma connaissance), l'auteur de l'INRS oublie de mentionner que la violence qui frappe les femmes est généralement plus brutale (hospitalisation et mortalité plus fréquentes), que la violence des hommes est plus souvent offensive (celle des femmes est plutôt défensive), plus répétitive et qu'elle s'exprime souvent dans une dynamique générale de prise de contrôle global sur leur conjointe.
Le professeur chercheur martèle que les hommes violentés ont de la difficulté à demander de l'aide par peur du «ridicule», mais il ne mentionne pas que bien des femmes violentées ont également peur du ridicule, qu'elles ressentent souvent de la culpabilité (se croyant responsables et excusant leur conjoint -- «il traverse une période difficile», «il avait bu», «il ne savait plus ce qu'il faisait»...) et que plusieurs femmes se taisent par crainte de violentes représailles.
Il omet aussi de discuter de la menace que sentent tant de femmes seules dans les rues, de la violence sexuelle (harcèlements et viols) et de la brutalité liée à la prostitution.
L'aide existe
Le professeur chercheur reprend à son compte la rumeur selon laquelle la société québécoise offre peu ou pas de ressources pour les hommes. Pourtant, nous avons accès comme les femmes aux divers services publics et privés (hôpitaux et cliniques de santé, psychologues, lignes d'aide téléphonique), sans compter les réseaux militants comme F4J.
Évidemment, il faudrait toujours plus de ressources pour aider les personnes démunies, hommes ou femmes, mais les hommes ont accès à des ressources, parfois même pour hommes seulement (maisons d'hébergement pour hommes toxicomanes ou itinérants ou pour pères séparés, sans parler des nombreuses fraternités).
Diverses campagnes d'aide portent de plus une attention particulière à nos besoins. Ainsi, un document de formation de Suicide-Action Montréal comprend une section consacrée aux «réalités de la socialisation masculine», mais aucune ne traite spécifiquement des femmes (alors que les Québécoises ont l'un des taux de suicide féminin le plus élevé au monde).
Enfin, les hommes sont l'objet d'une forte empathie depuis des années. Conférences, documentaires, livres et dossiers spéciaux dans les journaux sont exclusivement consacrés à notre «désarroi». Or qui parle du désarroi que bien des femmes vivent dans une société injuste à leur égard?
Finalement, le professeur chercheur rappelle que «les hommes» font «aussi face à certains problèmes» et il conseille conséquemment aux «féministes militantes» de «combattre les injustices quel que soit le sexe des "victimes"». Je n'ai jamais lu ou entendu une féministe nier que des hommes puissent vivre certains problèmes en tant que chômeurs, immigrants, etc. Cela veut-il dire que les féministes devraient aider les hommes? Et pourquoi pas demander aux syndiqués d'aider les patrons et aux pacifistes d'aider les militaires?
Les féministes ont encore tant de luttes à mener pour les femmes, alors que le gouvernement conservateur fédéral coupe leur budget et qu'elles sont la cible d'attaques diverses de la part des antiféministes. Il faudrait en plus que ces féministes s'occupent des hommes? Voilà ce que le patriarcat a toujours exigé des femmes: qu'elles soient nos auxiliaires, qu'elles nous dorlotent, nous soignent, nous admirent et nous écoutent en silence... et qu'elles suivent nos conseils d'amis. C'est d'ailleurs ce que font encore tant de femmes, souvent sans contrepartie substantielle.
Dans notre société inégalitaire où Batman a perdu la tête et prend la défense du fort contre l'opprimée, qui est là pour défendre les femmes, sinon ces Wonderwomen que sont encore, heureusement, les féministes.

