Opinion

Malthus, l'obésité et les changements climatiques

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Gilles Grenier, Professeur au département de science économique de l'Université d'Ottawa

Édition du mercredi 10 janvier 2007

Mots clés : Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population, pays pauvres surpeuplés, Canada (Pays)

Il y a plus de 200 ans, Thomas Robert Malthus, dans son célèbre Essai sur le principe de population, prédisait que la croissance démographique aurait des conséquences catastrophiques. La population croissait selon une progression géométrique alors que la production de nourriture ne pouvait augmenter que de façon arithmétique à cause des ressources limitées de la Terre. Les idées de Malthus ont eu une forte influence jusqu'à récemment. Dans les années 60 et 70, plusieurs experts prédisaient que les pays pauvres surpeuplés seraient incapables de s'en sortir.

On est beaucoup plus nuancé aujourd'hui à propos de ces prévisions. Des pays comme la Chine et l'Inde, qui étaient des cas désespérés il n'y a pas si longtemps, ont des taux de croissance économique phénoménaux. Grâce aux innovations technologiques, la production alimentaire a été capable de suivre la croissance de la population.

À l'heure actuelle, les difficultés agricoles au niveau mondial ne sont pas dues à la pénurie mais plutôt à l'excès de la capacité de production. Ce sont les pays riches qui, en subventionnant leur agriculture, empêchent les pays pauvres de prospérer et d'exporter leurs produits. L'élévation du niveau de vie a aussi amené les gens à manger trop et à avoir un excès de poids. Qui aurait cru, deux siècles après Malthus, qu'un des principaux problèmes alimentaires du XXIe siècle serait l'obésité?

Évidemment, il s'agit de la situation actuelle. Viendra tôt ou tard un moment où les ressources ne seront plus suffisantes. Si on projette la population à long terme en supposant le maintien des taux de croissance actuels, on arrive à des chiffres totalement invraisemblables (par exemple, celui selon lequel la ville de Montréal aura dix milliards d'habitants en l'an 3000). Mais il faut se méfier de ces projections. L'important, c'est que l'échéance ne soit pas pour demain. Les gens sont capables de s'adapter.

Une question de ton

On a eu tendance par le passé à faire des prévisions alarmistes sur le sort de l'humanité. Dans tous les cas ou presque, on s'est trompé. Il y a certes eu des catastrophes, mais la plupart du temps, ce ne sont pas celles qu'on avait prévues. Par exemple, le cataclysme qui frappe l'Afrique à l'heure actuelle est le sida, pas le manque de nourriture.

Aujourd'hui, on tire encore une fois la sonnette d'alarme au sujet des changements climatiques. Des experts prédisent des conséquences graves si les choses continuent ainsi. Il y a une certaine ressemblance avec ce que d'autres ont dit par le passé.

Mon propos ne consiste pas à suggérer qu'il ne faut pas se préoccuper des changements climatiques. Il se veut plutôt une critique du ton alarmiste qui caractérise plusieurs interventions. Il faut au contraire examiner de façon raisonnée les conséquences de ces prévisions et les comparer à d'autres dangers possibles.

Il y a deux aspects du débat sur les changements climatiques qui me rendent mal à l'aise. Le premier, c'est qu'on mélange souvent la question de la responsabilité du réchauffement climatique avec celle de la façon d'y réagir. Il faut combattre les changements, dit-on, parce qu'ils sont d'origine humaine. S'ils étaient naturels, on devrait les laisser faire.

Cela me semble absurde. Si une catastrophe nous menace, il faut y faire face avec les moyens dont on dispose, peu importe sa cause. Quand un blessé entre à l'hôpital, la façon de le soigner ne dépend pas du fait que son accident soit dû à un chauffard ou à un phénomène naturel. Malheureusement, le discours environnementaliste ne fait pas toujours cette distinction. On dit essentiellement que ce que l'environnement fait est bon et que c'est l'être humain qui le détruit. On aurait intérêt à sortir de cette logique qui ne sert qu'à culpabiliser les gens et qui ne nous avance à rien.

Kyoto, mais encore?

L'autre aspect qui me dérange est que le seul type d'action proposé pour faire face aux changements climatiques est la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce qui se résume en gros à la réalisation des objectifs du protocole de Kyoto et aux suites à venir. Encore là, cela me semble un peu simpliste. S'il y a un danger, il faut mobiliser toutes les ressources scientifiques et technologiques pour comprendre et contrôler le climat. La réduction des émissions de gaz à effet de serre est une approche possible, mais il y en a d'autres. On pourrait par exemple émettre d'autres gaz dans l'atmosphère pour refroidir le climat, envoyer des satellites pour détourner les rayons du soleil ou construire des souffleurs géants pour rediriger les vents.

Évidemment, ces solutions ne sont pas disponibles maintenant, mais on ne sait pas ce que la technologie de demain nous réserve. Tout doit être envisagé. Cela est d'autant plus pertinent que certaines observations récentes montrent que le réchauffement semble être plus rapide que prévu. Il est clair que la seule réduction des émissions de gaz à effet de serre ne suffira pas.

Le protocole de Kyoto n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan. C'est comme si on avait un malade atteint d'un cancer avancé et à qui on ne proposerait rien d'autre que d'arrêter de fumer. Cela pourrait le soulager et prolonger sa vie de quelques semaines, mais ça ne le guérirait pas.

Kyoto ne serait-il qu'un exutoire qui ne sert qu'à nous déculpabiliser? Si nous ne réalisons pas Kyoto, nous allons tous crever. Si nous le réalisons, nous allons crever quand même (avec peut-être un sursis de quelques années), mais au moins, nous aurons la conscience tranquille.

Et le tsunami?

À mon avis, il faut évaluer les conséquences des changements climatiques en comparaison avec d'autres catastrophes possibles, que ce soient des tremblements de terre, des maladies ou des guerres. Certains dangers qui nous menacent sont prévisibles et d'autres ne le sont pas. Certains peuvent être évités et d'autres pas. Dans certains cas, les changements se produisent soudainement, alors que dans d'autres, ils se produisent lentement.

Sans minimiser les conséquences des changements climatiques, il pourrait nous arriver pire encore. Le désastre naturel récent le plus meurtrier, le tsunami de l'année dernière, n'a rien à voir avec les gaz à effet de serre. En outre, les changements climatiques se produisent plus lentement que d'autres types de catastrophes, ce qui facilite l'adaptation.

On peut comparer ce phénomène à celui du vieillissement de la population, au sujet duquel on fait aussi des prévisions alarmistes. Comme le changement se fait très graduellement chaque année, on peut s'y adapter.

Finalement, si on met les choses en perspective, les conséquences des changements climatiques peuvent être acceptables par rapport à d'autres dangers possibles. Il n'y a pas lieu de paniquer.

Il y a 200 ans, Malthus a fait des prévisions alarmistes qui ne se sont pas réalisées. Non seulement on est loin d'une pénurie alimentaire, mais la tendance actuelle est à l'obésité. Aujourd'hui, on nous prédit que le réchauffement planétaire aura de très graves conséquences. Il n'y a peut-être aucun rapport entre cela et les prévisions de Malthus. Après tout, les connaissances scientifiques actuelles sont plus précises que celles d'hier.

Mais les choses peuvent changer rapidement. Peut-être que dans 20 ou 30 ans on pensera qu'on a exagéré l'importance des gaz à effet de serre. Peut-être aussi qu'une autre catastrophe plus menaçante à laquelle on n'avait pas pensé sera l'objet de nos préoccupations.

Gilles Grenier, professeur au département de science économique de l'Université d'Ottawa


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