Opinion
Libre-Opinion: Une réforme à faire
Mots clés : réforme de l'éducation, Éducation, Québec (province)
C'est assez de se moquer de la réforme actuelle en éducation et de l'attaquer. C'est vrai qu'elle n'est pas parfaite, mais comment peut-on oser dire qu'il n'y a pas lieu de faire des changements en éducation dans un monde qui change et qui évolue?
Avant d'être professeure d'université, j'ai été professeure de mathématiques au cégep pendant plus de 20 ans avec en tête des idées se rapprochant de l'esprit de la réforme actuelle. À plusieurs reprises, je me suis demandé ce que j'y faisais à expliquer des théories, à montrer comment faire des mathématiques, à donner des exemples pour qu'ensuite les élèves les appliquent dans une série d'exercices.
Les mathématiques étaient vues comme une matière où les élèves reproduisent des procédures, résolvent des problèmes par étapes: lire l'énoncé, traduire l'énoncé en équations, résoudre les équations selon une des trois méthodes apprises, fournir une réponse sans oublier les unités. Peu de place était donnée à la réflexion, à entrevoir différentes façons de faire, à se demander si la réponse a du sens, à discuter de différentes façons de faire, à écouter les stratégies des autres... La reproduction de procédures telle que demandée dans les examens a fini par ne plus avoir de sens. Certains élèves pouvaient avoir des notes de 80 % sans comprendre et assimilaient des connaissances sans faire de liens.
Lorsque la réforme au primaire et au secondaire a commencé à être élaborée, j'étais contente. Je me disais «enfin des changements où les élèves vont comprendre ce qu'ils font, vont pouvoir faire des liens entre les différentes connaissances, vont pouvoir donner du sens à leurs apprentissages». Je savais que cela ne serait pas facile, que ce changement se buterait à plusieurs résistances de la part du milieu scolaire, de la part d'enseignants et d'enseignantes, mais je n'avais pas prévu que certains universitaires s'opposeraient si radicalement à cette réforme et que les médias leur donneraient autant de place, en accordant si peu de place à d'autres points de vue, en suscitant aussi peu l'expression d'une diversité d'opinions.
Pour moi, en ce début du XXIe siècle, former des jeunes à réussir dans un monde en changement suppose qu'on se pose des questions et exige plus qu'une accumulation de connaissances, même si les connaissances sont essentielles pour devenir une personne compétente. Dans ce monde, les jeunes ont besoin d'apprendre à exploiter l'information et à user de discernement. Ils ont également besoin de résoudre des problèmes à l'école et dans la vie, d'analyser une situation pour chercher des solutions tout en demeurant ouverts aux idées des autres.
Pour pouvoir vivre dans ce monde où les technologies leur donnent accès à toutes sortes d'informations, de solutions, de stratégies, de perspectives politiques, sociales et économiques, il paraît évident que les enfants doivent développer leur jugement critique. Ils ont à construire leur opinion et à la relativiser tout en faisant la part des choses entre leur objectivité et leur subjectivité.
Les enfants, dès leur jeune âge, avant d'aller à l'école, font preuve de créativité. S'ils veulent réussir dans un monde en changement, cette créativité est à découvrir et à développer. Avoir des méthodes de travail efficaces n'est pas inné, cela s'apprend et l'école a un rôle à jouer si on veut que les jeunes se donnent des moyens d'apprendre avec plaisir et efficacité.
Il n'y a plus vraiment d'emplois où les jeunes ont à travailler seuls, dans leur coin; le travail d'équipe devient un autre apprentissage à faire en classe.
Que penser maintenant des technologies? Les jeunes ne peuvent plus s'en passer et ne pourront trouver un emploi à leur mesure sans avoir appris à exploiter les TIC. L'ensemble de ces compétences leur permettra de communiquer de façon appropriée dans différentes circonstances et de se connaître pour prendre leur place parmi d'autres ou pour mettre à profit leurs ressources personnelles.
Tout ce que je viens de dire relève de l'esprit et de la lettre de ce qu'on appelle les «compétences transversales» dans le Programme de formation de l'école québécoise.
On peut penser que l'expression «compétence transversale» n'est pas la bonne. Cela m'importe peu; ce qui m'importe, c'est que les jeunes puissent se débrouiller dans le monde qui les attend. Un monde qui change, un monde exigeant où ils auront à se connaître et à se faire connaître. Ce qui m'importe, c'est que l'école se préoccupe des jeunes pour les mener à avoir un jugement critique, à développer leur créativité ou à communiquer de façon appropriée.
Elle y a toujours contribué, mais cela n'a pas toujours été inscrit de façon claire, nette et précise même si déjà, au milieu des années 1960, le rapport Parent demandait à l'école de développer ces habiletés ou compétences. Aujourd'hui, cela fait partie des compétences à développer.
Il est vrai que cela exige des changements de pratiques dans les classes. Il est vrai que cela n'est pas facile à évaluer. Il est vrai que les façons d'évaluer ne sont pas encore claires et qu'elles exigent plus de clarifications, qu'elles doivent être vulgarisées pour les élèves et les parents. Mais doit-on refuser de viser à rendre les jeunes autonomes et responsables sous prétexte que cela n'est pas simple, que cela est complexe, qu'il faudra du temps pour se donner des moyens pour le faire?
Je me joins à plusieurs personnes du milieu scolaire qui veulent relever le défi et qui considèrent que nous n'avons pas le choix si on veut faire en sorte que les jeunes deviennent des adultes accomplis qui pourront regarder le monde en ayant des idées, en pouvant discuter et en ayant des perspectives d'avenir.
Je travaille actuellement, avec plus de 350 personnes, à la mise en oeuvre du Programme de formation de l'école québécoise depuis plus de quatre années. Il est vrai que plusieurs enseignants et enseignantes, plusieurs directions d'école, trouvent le changement complexe. Et il est complexe; c'est pourquoi certains processus ou certaines démarches restent encore à expliquer pour les parents.
C'est un changement qui prendra du temps, comme ce fut le cas des changements qui ont fait suite au rapport Parent. Après plus de 40 années, on ne peut pas dire exactement à quel moment certains changements de ce rapport ont été appliqués. Ce sera la même chose avec la réforme actuelle. On peut même penser que des changements encore plus majeurs que ceux que l'on vit actuellement seront nécessaires dans 20 ans et même moins.

