Allemagne - Berlin en mutation
Mots clés : Berlin, ville, architechture, Allemagne (Pays)
Premier d'une série de trois textes

Photo: Agence France-Presse
Tout y est, donc, sauf les drapeaux.
Un petit signe qui rappelle une grande réalité: dans ce coin du monde, l'histoire a légué d'infernaux souvenirs ayant rapport avec les épanchements patriotiques. D'où la modestie des ferveurs autocongratulantes. Pendant la Coupe du monde de soccer, l'été dernier, des fanions, des casquettes et des t-shirts aux couleurs nationales sont apparus, mais les médias allemands ont vite été inondés de réflexions sur la naissance et les caractéristiques de ce «Patriotismus light».
«Des décennies après la fin de la guerre, les Allemands éprouvent toujours une peur pathologique du patriotisme», résume Der Spiegel dans un abécédaire de présentation de cette étrange nation. «Agiter un drapeau [en Allemagne] y demeure toujours un faux pas.»
La chose s'est encore avérée le Jour de l'unité nationale, célébrée en douce le 3 octobre dernier. Cette cérémonie est habituellement très modeste, et celle de cette année n'a pas fait exception. Les citoyens de la capitale déambulaient paisiblement autour de leurs lieux de mémoire revampés, de la porte de Brandebourg au Reichstag, sans jamais agiter de bannière tricolore. Ou si peu...
«Des drapeaux? Mais on en voit quand même un peu plus qu'autrefois», corrige Ares Kalandides, guide hyper talentueux de cette belle journée chargée de sens. Il prend même un malin déplaisir à en pointer quelques-uns aux fenêtres des appartements ou sur les voitures. «La Coupe du monde a fait naître un bizarre sentiment de fierté qui permet maintenant aux gens d'affirmer leur normalité en agitant des bouts de tissu comme n'importe quel autre peuple. C'est bête, et c'est encore plus désolant de retrouver ce concentré de bêtise ici, dans cette ville détruite par la folie nationaliste.»
N'empêche: Ares Kalandides, urbaniste dans la jeune quarantaine, aime passionnément sa ville d'adoption saturée d'histoire. Il y vit et y travaille depuis la chute du Mur. Grec d'origine, il a pondu une thèse à Paris et s'exprime parfaitement en français. «La ville a retrouvé un certain point d'équilibre des deux côtés de la soudure entre l'Est et l'Ouest, poursuit-il. Elle doit maintenant faire la preuve qu'elle est capable d'assumer ses prétentions peut-être exagérément optimistes tout en négociant avec son pénible passé.»
La transparence démocratique
La réunification du 3 octobre 1990 a décidé du sort de la grande ville. Des budgets de plusieurs dizaines de milliards ont été votés pour réaliser la grande mutation réconciliatrice. Ce chantier colossal, unique en Occident depuis les reconstructions d'après 1945, aurait mobilisé 5000 camions chaque jour pendant une décennie -- le sous-sol et ses infrastructures faisant évidemment partie des plans -- si le transport fluvial n'avait pas été mis à profit de façon massive.
L'architecture a ainsi servi de levier symbolique à la capitale retrouvée. Les plus grandes signatures internationales, de Gehry à Piano, ont répondu au désir de «reconstruire ensemble l'avenir».
L'architecture est aussi une projection de soi de la société. Ici, la transparence domine, comme si la cité tout entière avait adopté le principe de l'éthique de la communication du philosophe Jürgen Habermas, conscience morale de l'après-guerre. La logique atteint son point culminant au Reichstag, rouvert en avril 1999, plus de six décennies après son incendie par les nazis. L'architecte britannique Norman Foster y a planté une coupole transparente accessible aux visiteurs, qui peuvent donc venir surveiller leurs représentants siégeant sur des fauteuils bleu Europe.
La construction étatique a généralement opté pour la sobriété, avec quelques exceptions notables. La chancellerie, devenue depuis 2000 une sorte de symbole de la nouvelle république, est surnommée «la machine à laver» par les Berlinois à cause de ses ouvertures circulaires, voire le «Kohlosseum», en référence à l'ancien chancelier massif. La gare centrale, inaugurée l'année dernière, ressemble à une gigantesque cathédrale de verre.
Le programme pharaonique de reconstruction a même carrément renversé l'axe nord-sud si cher aux plans de Germania, la capitale utopique des nazis qu'avait conçue l'architecte personnel du Führer, Albert Speer. La nouvelle orientation symbolique permet en même temps de ressouder les anciennes parties divisées.
La reconfiguration de la mythique Potsdamer Platz concentre jusqu'au pur jus la mutation récente, faite de tractations et de compromis. Alors que Potsdamer Platz était tombée du mauvais côté du rideau de fer après 1945, les urbanistes de l'Ouest ont souhaité la reformater et la rendre aux Berlinois. Le plan initial de la firme Hilmer et Sattler, sélectionné par concours il y a 15 ans, proposait de renouer avec la tradition des îlots de 50 mètres de long sur 35 mètres de haut, sauf à quelques endroits. Les critiques ont vite germé, et un nouveau concours de Daimler-Benz pour un sixième de la place a cette fois-ci été remporté par le «starchitecte» Renzo Piano.
Ce qui s'annonçait comme un grand festin de l'archiplanète s'avère finalement aussi banal que décevant avec des immeubles trop hauts, un hôtel Hyatt sans charme commandé à l'Espagnol Rafael Moneo et des espaces marchands sans surprise. Le conformisme postsoviétique et la vulgarité capitaliste faussement luxueuse de l'immeuble de Sony planent sur ce coin de ville aux mille mémoires.
«Je n'aime pas beaucoup le résultat, qui sera encore défiguré par d'autres projets de tours, dit Ares Kalandides. Les urbanistes venus de l'Ouest oublient trop souvent qu'il est possible de remodeler le paysage urbain autrement qu'à leur façon. L'Allemagne a très bien travaillé son passé nazi mais a beaucoup plus de difficulté à négocier avec les legs communistes. [...] Sous bien des aspects, la réunification a été vécue comme une sorte de colonisation, avec l'impitoyable imposition d'un modèle unique.»
Une topographie des terreurs
Dans son magnifique livre Berlin chantier (Stock), la professeure de l'UQAM Régine Robin parle d'une «ville palimpseste», un lieu reconstruit sur des couches d'histoire concentrant le XXe siècle et devant sans cesse faire face à son passé. «Les chantiers aux centaines de grues seraient-ils aussi des dépotoirs, des décharges, des lieux de "démémoire", où les nouvelles constructions sorties de terre se mélangeraient avec les "poubelles de l'histoire" qui, à Berlin plus qu'ailleurs, sont pleines à craquer?» demande la sociologue.
Le difficile et complexe rapport au passé doit négocier avec le lointain prestige impérial, les traces de l'éphémère république de Weimar, l'immonde héritage nazi et les legs communistes. Les noms de rue et de place ont changé plusieurs fois en un siècle. Les statues du réalisme socialiste ont maintenant presque toutes disparu.
Cette métamorphose s'affirme surtout par la multiplication des lieux de mémoire de l'Europe et du monde en guerre, du Musée juif conçu par Daniel Liebeskind jusqu'à l'impressionnant Mémorial de l'Holocauste créé par Peter Eisenman à côté de la porte de Brandebourg. Par contraste, Vienne ne compte que deux petites oeuvres rappelant la Shoah.
La cité allemande foisonne de rappels des catastrophes qu'elle a elle-même provoquées. Un autre lieu de commémoration, celui de la Bayerisher Platz, propose des panneaux fixés aux réverbères du quartier, autrefois surnommé la «nouvelle Jérusalem». Les textes reprennent des extraits des lois raciales promulguées par les nazis peu de temps après leur prise du pouvoir. Devant l'entrée d'un terrain de jeu, la règle remémorée affirme qu'il est «interdit aux enfants aryens et non aryens de jouer ensemble».
Topographie de la terreur, aux limites de l'ancien secteur occidental, occupe une place à part dans le kaléidoscope mémoriel berlinois. Aménagé à l'emplacement de l'ancien quartier général de la Gestapo, ce terrain vague, surchargé de souvenirs coupables, révèle les vestiges des anciennes cellules où les prisonniers de haute importance étaient torturés avant d'être abattus ou transférés dans les camps de la mort. Ce musée à ciel ouvert, avec sa documentation sur les SS et sur l'Office central de sécurité du Reich, responsable de la Solution finale, est visité par d'innombrables touristes et groupes d'étudiants.
Un premier projet de véritable musée sur le terrain du Prince-Albrecht, conçu par l'architecte Peter Zumthor, a été arrêté en 2004, faute de moyens financiers. Un nouvel appel de projets pourrait aboutir au cours des prochaines années si les budgets le permettent.
La reconstruction combinée aux mutations économiques a mené Berlin au bord du gouffre financier. La capitale veut à tout prix éviter le modèle de Washington, celui d'une Weltstadt en faillite, soutenue artificiellement par un riche ghetto politique. Des deux côtés de l'ancien Mur, les Berlinois ont l'habitude de vivre sous perfusion étatique et bureaucratique.
Les signes de l'émergence d'une nouvelle mentalité s'affichent un peu partout. Les rives du petit fleuve Spree accueillent maintenant des firmes médiatiques comme Universal Music ou MTV. Le quartier branché de Prinzlauer Berg voit pousser les boutiques de jeunes designers, les galeries d'art et les restaurants à la mode. Surtout, partout, Berlin, cette ville pauvre mais sexy, comme Montréal, essaie de s'affirmer comme nouvelle capitale mondiale de la culture contemporaine.
«Ce n'est pas le but de Berlin de redevenir une grande ville mondiale», conclut le promeneur éclairé Ares Kalandides en jugeant cette drôle de capitale presque sans drapeaux, histoire «avec une grande hache» oblige. «Le système fédéral distribue les centres de pouvoir. Berlin n'est pas Paris et l'Allemagne n'est pas la France. Paris rejoue la Belle Époque ad nauseam, Berlin a été complètement transformée en un siècle, détruite et reconstruite. Elle est à la mode en ce moment, et il faudra voir comment elle va passer à travers sa popularité retrouvée... »
Le Devoir
Notre journaliste a séjourné à Berlin à l'invitation du gouvernement allemand.
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