Accro aux kraks

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Gary Lawrence
Édition du samedi 30 et du dimanche 31 décembre 2006

Mots clés : république laïque, voyage, kraks, Tourisme, Syrie (pays)

Exit axe du mal, bienvenue climax du râle, celui qu'on laisse s'échapper, extatique, à la vue des châteaux forts syriens

Le tour de garde du krak des Chevaliers.

-- Je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine, c'est déjà réglé.

-- Vous voulez dire que le chauffeur ne me demande rien?

-- Non, j'ai payé pour vous. Allez, bon séjour!

Puis l'homme est parti sans demander son reste. Déjà, il m'avait surpris en m'adressant la parole en anglais dans le taxibus qui venait de me déposer à Djéblé, sur la côte syrienne: tous les autres passagers ne s'exprimaient que dans la langue du Prophète. J'avais cru noter qu'il avait bien apprécié converser avec un Nord-Américain, mais de là à payer ma course...

«Je ne suis pas surpris: chez nous, tout le monde se fait un point d'honneur d'être hospitalier envers les étrangers», m'expliquera plus tard Talal al-Atrache, un Damascène.

Le soir même, j'atterris à Tartous, ville balnéaire sens dessus dessous pour cause de réaménagement bordélique du front de mer et d'aménagement anarchique d'un complexe touristique. De rares femmes voilées détonnent aux côtés des nombreuses Syriennes rompues aux préceptes vestimentaires occidentaux. Sur la terrasse où je tutoie une bière syrienne, deux Syriennes nippées sexy fument le narguilé, tuyau en bouche et cellulaire à l'oreille, le soutien-gorge ostentatoire... Et pan dans les gencives des idées reçues!

À force de se faire ressasser des âneries à Bush que veux-tu, après autant d'attentats en sol libanais téléguidés depuis Damas, compte tenu des sordides histoires de torture et vu ses 17 000 disparus au compteur, la Syrie a souvent mauvaise presse et on finit par craindre d'y baguenauder. Mais si le pays des El-Assad n'est pas dirigé par de doux agneaux, les Syriens ne sont pas la Syrie. Et pour le commun des voyageurs qui parcourt cette «dictature sans dictateur», rien n'est à craindre, bien au contraire.

Même si on y sent une légère recrudescence des fondamentalistes, la Syrie demeure une république laïque où la pratique de toutes les religions est tolérée. «Par contre, ce qui est formellement interdit, ce sont les partis politiques religieux; al-Qaïda est d'ailleurs aussi interdit qu'absent du territoire syrien», assure Talal al-Atrache. Devant le trop-plein de réfugiés au Liban, la Syrie a même repris le flambeau de principale terre d'accueil du Proche-Orient. Rien là de bien surprenant: dans cet éblouissant berceau des civilisations, voilà des millénaires qu'il en va ainsi.

Avec deux villes -- Damas et Alep -- qui se disputent le statut de plus vieille cité du monde, mais aussi des ruines prodigieuses -- Palmyre, Apamée et Bosra en tête --, des centaines de villes mortes byzantines, un statut de siège des Lumières arabes sous les Omeyyades et le privilège d'avoir vu naître le premier alphabet de l'histoire (celui d'Ougarit), la Syrie demeure éminemment fascinante à parcourir.

Pour les médiévalistes, aficionados de châteaux forts et fadas de chevaleresques récits, elle forme également une terre promise, une terre ceinte de puissantes murailles, La Mecque plus ultra des forteresses croisées, lesquelles comptent parmi les plus impressionnantes et les mieux conservées qui soient.

Qalaat Marqab, le château noir

Le 17 avril 1285, c'est l'alerte: une sentinelle vient de voir surgir les hommes du sultan al-Mansour Qalaun sous les remparts. Voilà plusieurs semaines que celui-ci tient les Hospitaliers en haleine, pilonnant les murailles à coups d'énormes boulets, projetant des gerbes de feu grégeois -- cette huile enflammée, ancêtre du napalm --, perturbant les nuits des assiégés avec tambours et trompettes. Mais jusqu'ici, le «plus grand fort hospitalier de la principauté d'Antioche» avait tenu bon.

Comment aurait-il pu en être autrement? Avec sa double enceinte, des falaises abruptes comme fondations naturelles, 14 tours de guet, assez de réserves pour que 1000 occupants soutiennent cinq années de siège et un menaçant revêtement de basalte noir, rien ne laissait supposer que le château Margat tomberait aux mains des Sarrasins. Lors de sa campagne dans la région, l'illustre Saladin lui-même avait préféré éviter de s'y frotter de peur de se briser les ongles sur ses sombres murailles.

C'était sans compter le travail acharné des sapeurs du sultan Qalaun, qui creusèrent jour et nuit des tunnels sous les murailles du château avant de mettre le feu aux étais pour provoquer l'effondrement des fortifications. Réfugiés dans leurs derniers retranchements du donjon, les moines-soldats acceptèrent finalement l'offre du sultan, magnanime, d'évacuer le fort sans encombres...

Aujourd'hui, Qalaat Marqab -- «le château de la tour de guet» -- évoque un obscur vaisseau déposé au sommet de l'ancien volcan d'où proviennent ses pierres. Quand on pénètre dans l'enceinte sous le soleil de plomb au zénith, on a l'impression d'entrer dans un four de fonte... L'intérieur est en friche, mais l'ensemble tient bon et nargue toujours la côte méditerranéenne du haut de son dantesque et fabuleux socle rocheux. Qui osera encore le défier?

Qalaat Saladin, les ocres de Saône

Que fait donc cette longue construction de calcaire, juchée sur les hauteurs sauvages d'une crête rocheuse, au-delà d'une odoriférante forêt de résineux? Elle servait à contrôler le trafic entre Alep et Lattaquié, depuis que les Phéniciens s'y sont d'abord établis, au début du premier millénaire avant J.-C.

Pour gagner ce remarquable château, confié par le prince d'Antioche au croisé Robert de Saône, il faut d'abord quitter le village d'al-Haffé, descendre au fond d'un ravin, franchir une rivière et remonter jusqu'à un étroit canyon qui s'insinue entre deux parois aussi abruptes que vertigineuses. À gauche, la falaise rejoint la terre ferme; à droite, elle fait corps avec les murailles. Entre les deux, un obélisque naturel s'élève à 28 mètres du sol: cet éperon rocheux servait jadis de point d'appui au pont-levis.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'immense canyon qu'on retrouve autour de cette aiguille de roc a été creusé de main d'homme, d'abord sous les Byzantins, ensuite sous les croisés, histoire de créer une sorte d'îlot inatteignable. Malgré l'apparent caractère inexpugnable du château de Saône, Saladin n'en fit qu'une bouchée, en 1188. Il faut dire que les remparts ceignent un immense périmètre, le plus vaste -- et le plus difficilement défendable -- des forteresses croisées.

Désormais, on parcourt l'intérieur de l'enceinte comme un musée d'histoire représentatif des différents occupants de l'actuel Qalaat Saladin: porte ouvragée, chapelle et ruines byzantines; citerne-cathédrale souterraine d'une capacité de 3000 mètres cubes d'eau; église croisée; palais et bains ayyoubides; mosquée mamelouke; et, au-delà du djebel Ansarya, l'éternelle Méditerranée.

Le krak des Chevaliers, la blanche totale

Comme le disait un certain T. E. Lawrence (aucun lien de filiation connu avec le soussigné), «c'est le plus beau château du monde [...] simplement merveilleux». Si, à l'époque, l'auteur des Sept Piliers de la sagesse n'avait certes pas pu voir tous les châteaux du globe, il en connaissait un certain rayon sur le sujet, après en avoir visité une cinquantaine au Proche-Orient.

Difficile de ne pas abonder dans son sens devant l'éclatante blancheur de cette colossale forteresse à l'indicible aplomb, spectaculairement élevée au sommet d'une colline, au détour d'une vaste vallée intérieure. C'est le château de tous les superlatifs, le paradigme de la forteresse médiévale et l'incarnation de tout l'imaginaire fantasmatique relié aux aventures chevaleresques, qui s'y trouve représenté: fortins, tourelles, donjons, douves, barbacanes, échauguettes, mâchicoulis et tutti quanti.

Il y en a pour des heures de plaisir jouissif à gravir ces escaliers en colimaçon, à lorgner à travers les meurtrières, à faire le tour de garde à l'affût de l'ennemi, à tenter d'entendre résonner l'écho des moines-soldats dans le réfectoire ou les imaginer se réunir dans la Salle des chevaliers. Ce château, ce pourrait être Camelot, un ensemble défensif incroyablement bien conservé et inexpugnable, comme l'a d'ailleurs prouvé l'histoire.

D'abord simple fortin construit en 1031 par l'émir de Homs, Qalaat-al Hosn fut successivement agrandi par les croisés, qui y débarquèrent en 1099, puis par les Hospitaliers, qui l'occupèrent à compter de 1144. Le krak des Chevaliers, son nouveau nom, fait bientôt 200 mètres sur 140, compte deux places fortes et 13 grandes tours, et une garnison de 2000 hommes et leurs chevaux peuvent y soutenir un siège de cinq ans.

Plusieurs fois assiégé en vain, y compris par le tenace Saladin, le krak des Chevaliers est néanmoins tombé entre les mains du sultan mamelouk Baybars, en 1271. Non pas parce que celui-ci avait réussi à percer ses puissantes murailles mais parce qu'il usa d'un savant subterfuge: une lettre contrefaite, faussement attribuée au grand maître des Hospitaliers, qui intimait les chevaliers d'abandonner leur forteresse... Ce qu'ils firent.

C'est là une mince consolation pour ses occupants de l'époque: s'il n'a pas su être imprenable, le krak des Chevaliers garde néanmoins le mérite d'avoir toujours été inexpugnable...

Kraks en vrac

- La Syrie compte de nombreux kraks -- y compris le krak de Montréal ! --, éparpillés çà et là le long de la côte méditerranéenne. Les trois kraks ci-haut mentionnés sont considérés comme les plus remarquables et ils sont situés à peu près à égale distance de Damas, capitale de la Syrie, et de Beyrouth, au Liban. Que ce soit en taxibus ou en compagnie d'un chauffeur privé, il est possible de les visiter en deux jours.

- De Montréal, Air France exploite cinq vols hebdomadaires sur Beyrouth, via Paris, alors que KLM/Syrian Air et British Airways, notamment, desservent Damas plusieurs fois par semaine.

- Le coût de la vie syrien est très bas, c'est même l'un des moins élevés du Moyen-Orient. On peut dormir dans une chambre rudimentaire pour moins de 10 $ et dans un trois-étoiles pour 25 $. La boustifaille est excellente et très abordable.

- L'anglais est assez répandu, surtout dans les villes et les sites touristiques.

- Outre le Rough Guide Syria et le Lonely Planet Syria & Lebanon, Footprint-Gallimard publie un guide Syrie-Liban qui fait la part belle aux kraks.

- Le visa (73 $) est obligatoire: Tél: (613) 569-5556, poste 235, www.syrianembassy.ca. Évidemment, un tampon israélien dans le passeport empêchera son obtention.

- Renseignements touristiques: www.syriatourism.org.

Collaborateur du Devoir

L'auteur était l'invité d'Air France.


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